Le jeune poète Lucien Chardon misait sur sa plume et son talent pour conquérir Paris, lui qui brillait déjà dans son Angoulême natale. Dans la France de la Restauration, il va comprendre que la réussite n’est pas qu’une question de talent. Dans sa quête, il va, comme nous le raconte Balzac, trahir ses amis, devenir “hargneux par calcul”, faire “pleurer les amours-propres” et troquer le nom de Chardon pour celui, plus chic, de De Rubempré. Et surtout, il devra vivre désormais en compagnie de ses illusions perdues.
Ce tableau de Goya, peint sur les murs de sa maison, est une pièce extraite d’une série d’œuvres appelées « Peintures noires ». Deux hommes, enfoncés dans la terre, se battent à coups de gourdin au milieu d’un paysage calme qui contraste avec la furie des deux personnages. On peut voir ce tableau de mille manières et les interprétations ne manquent pas. L’une d’elles nous arrime au sujet du jour : on y a vu le symbole d’une Espagne divisée, celle qui opposait alors les partisans du roi Ferdinand VII aux Libéraux, et dont on a parfois fait la préfiguration lointaine de la guerre civile du XXe siècle entre républicains et franquistes.
Karl Marx écrit dans le Capital que « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs. »1. Le philosophe et économiste allemand décrit en quelques mots une mécanique que l’écologue2 Peter Turchin décompose dans l’ouvrage qui sert de socle à cette édition : « End Times: Elites, Counter-Elites and the Path of Political Disintegration » (récemment traduit en français3). Ce livre passionnant est le premier exercice grand public de cliodynamique4, champ de recherche inspiré par la théorie structuro-démographique de Jack Goldstone5. À ceci près que le cliodynamicien utilise toutes les données disponibles (accessible via cette impressionnante base de données en ligne) pour « découvrir l’existence de grands schémas récurrents observables durant toute l’histoire de l’humanité, et ce depuis dix mille ans »6. C’est ce qui fait l’originalité de la démarche : mêler big data7 et analyse historique.
Derrière les grandes tendances sociétales et politiques se cache un certain nombre de variables qui poussent les sociétés soit dans les bras de la concorde, soit au contraire dans ceux de la discorde. Quelles sont les difficultés structurelles qui mènent au chaos ? Que donne une analyse chiffrée de long terme sur les phases d’intégration et de désintégration des sociétés ? Qu’est-ce que cela signifie pour la France ?
Pour répondre à ces questions, et comme c’est l’ambition de cette newsletter, je vous propose, dans ce premier numéro réservé aux abonnés payants de Morale de l’Histoire, de creuser jusqu’aux couches profondes de l’histoire en évitant soigneusement « le terrorisme des événements »8 pour reprendre cette formule qui plaisait tant à l’historien Fernand Braudel.
Un de ses confrères, Marc Bloch, nous enseigne dans son Apologie pour l’histoire (ouvrage auquel j’ai dédié une édition réservée aux donateurs) que si le passé éclaire le présent, ce dernier permet lui aussi de comprendre le passé. Turchin illustre dans son livre cette réciprocité et nous aide à comprendre les ressorts cachés de l’inattendue élection de Donald Trump en 2016 grâce à un autre précédent historique.
Des élections improbables et prévisibles
Le 8 novembre 2016, Donald Trump devient le 45e président des États-Unis au terme d’une campagne pas comme les autres. Pour Turchin, le créateur de la cliodynamique, le milliardaire est comme « un esquif pris sur la crête d’un puissant raz-de-marée »9, celui dont la réussite dépasse de beaucoup son talent. L’élection est une énorme surprise pour le monde entier, tout comme ce fut le cas pour celle du 16e président américain. Abraham Lincoln est aussi à l’époque un outsider de la vie politique.
Avocat autodidacte, il a grandi dans l’Illinois, loin de la côte Est où se décidait la politique du pays. Et pourtant, cet avocat venu de nulle part, politiquement plus doué pour la défaite que pour la victoire, accède en 1860 à la présidence des États-Unis. Quand le cliodynamicien revient sur la société américaine des années 1820-1860, il nous décrit une véritable lutte des classes.
Du côté des travailleurs américains, la part de la production économique allant dans leur poche chute de près de moitié entre 1820 et 1860. Leur espérance de vie baisse, ainsi que leur taille. Les émeutes urbaines, presque inexistantes au début des années 1820, se multiplient d’année en année jusqu’à la guerre de Sécession.
Pendant ce temps-là pourtant, les millionnaires (équivalent des milliardaires aujourd’hui) pullulent. Une demi-douzaine en 1800, ils sont plus d’une centaine en 1850 et leur fortune atteint des sommets grâce aux industries naissantes. Ces nouveaux « riches », pionniers de l’exploitation des mines, de l’acier et des chemins de fer, ont des intérêts contraires à ceux de la classe dirigeante traditionnelle, au pouvoir depuis la déclaration d’indépendance, dont la fortune vient, elle, du coton. Si cette dernière a besoin de tarifs douaniers aussi légers que la marchandise qu’elle exporte vers l’Europe pour prospérer, les nouveaux industriels du Nord ont eux besoin de protectionnisme et d’investissements massifs de l’État pour développer leurs compagnies.
Du côté des jeunes Américains de l’époque, l’envie d’intégrer l’élite est d’autant plus forte qu’ils voient leur famille sombrer dans la pauvreté. De plus en plus choisissent la voie du droit, qui ne requiert ni diplôme ni concours, pour mieux emprunter plus tard celle de la politique. Le parcours de Lincoln, d’origine très modeste, reflète cette aspiration. Or, devant cet afflux massif d’avocats et autres juristes à la recherche d’un siège au parlement, la vie politique américaine n’a plus grand-chose à offrir. Le nombre de « places » reste stable tandis que le nombre de prétendants explose. Ce jeu de chaise musicale, de plus en plus rude, donne une dimension physique à la violence politique, jusqu’au cœur même des institutions : Charles Sumner battu à coups de canne en plein Sénat en 1856 par un député de Caroline du Sud, un couteau brandi en pleine séance en 1842, un pistolet dégainé lors d’un débat de 1850. Il arrive à Lincoln lui-même d’en venir aux mains.
Alors, certes l’esclavage est l’une des causes de la guerre de Sécession, mais pas pour des raisons éthiques ou morales. Le programme de Lincoln en 1860 visait « seulement » l’arrêt de l’extension de l’esclavage aux nouveaux territoires et non son abolition. Le jeune Lincoln avait défendu l’idée d’un retour des esclaves libérés vers l’Afrique, une position qui ne plaisait ni aux abolitionnistes, ni aux esclavagistes10. Même si l’esclavage en lui-même est réprouvé par les habitants du Nord, c’est bien davantage le pouvoir politique que celui-ci donne au Sud qui est contesté. Le « compromis des trois cinquièmes » de 1787 compte chaque esclave comme trois cinquièmes d’un homme libre dans la répartition des représentants à la Chambre. Or les esclaves comptaient pour 14 % de la population américaine au début des années 1850, donnant un avantage de 30 sièges supplémentaires aux États du Sud sur les 233 que compte la Chambre des représentants. Un avantage décisif en leur faveur, qui ont pu ainsi gouverner le pays pendant des décennies en désignant le président américain, alors que le Nord comptait presque deux fois plus d’habitants libres.
Mais le dynamisme démographique des États du Nord est tel que l’avantage du compromis des trois cinquièmes ne sera plus suffisant lors de l’élection présidentielle de 186011. Pour la première fois, quatre candidats se présentent. Lincoln obtient moins de 40 % des voix, ce qui ne l’empêche pas de gagner une majorité de voix des grands électeurs. Le Sud fait alors sécession entraînant la société américaine dans la guerre civile. Au terme du conflit, la classe qui dirigeait le pays depuis sa fondation est renversée. Le pouvoir passe aux mains de la nouvelle élite économique industrielle du Nord. Et cela pour longtemps.
Cette élection de Lincoln racontée par Turchin montre que son élection n’est donc pas un accident de l’histoire américaine. Son arrivée au pouvoir est le fruit d’une tectonique sociétale qui le dépasse en grande partie à l’instar de celle de Trump en 2016.
Décryptons maintenant ce schéma mis en évidence par le cliodynamicien, puis voyons ce qu’il signifie pour la France d’hier et d’aujourd’hui.


