De Platon à l'IA : 2500 ans de pensée économique
Prise de recul à l'orée d'une nouvelle ère.
Bonjour à tous,
Cette semaine, je vous propose de revenir sur l’évolution de la pensée économique, de Platon à l’émergence de l’Intelligence Artificielle générative.
Cette édition illustre bien le pari de Morale de l’Histoire : prendre du recul sur l’actualité en remontant aux vagues de fond qui façonnent silencieusement le monde.
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Merci infiniment à ceux qui le feront, et bonne lecture.
Alexandre
Quentin Metsys habite dans l’une des villes les plus riches de l’Europe de la Renaissance : Anvers. Il peint en 1514 « Le Prêteur et sa femme » où l’on voit un homme compter le nombre de pièces devant lui tandis que sa femme l’observe. Mais est-ce lui qu’elle regarde ou le magot ? La scène est en tout cas suffisamment captivante pour interrompre sa lecture. Une lecture visiblement religieuse, c’est en fait un livre d’heures illustré avec la Sainte Vierge et son enfant. Et si l’artiste flamand, avec ce tableau, nous mettait en garde contre cette fascination si terrestre, si temporelle (regardez la bougie éteinte au second plan, comme pour rappeler le temps qui passe1) de l’argent qui détourne du spirituel ?
Observer l’économie, c’est une tâche qui a occupé, et qui occupe encore, de nombreux penseurs et intellectuels depuis Platon et Aristote comme nous le rappel le livre qui sert de socle à cette édition : Brève histoire de la pensée économique (Flammarion, Paris, 2005) de Jacques Valier.
De la Grèce antique au Mercantilisme
Décidément, toutes les histoires intellectuelles en Occident mènent à ces deux-là. D’un côté, Platon, communiste avant l’heure dans une acception très anachronique du terme, rejette la notion d’argent et de propriété privée et leur préfère la communauté des biens. De l’autre, Aristote, toujours plus pragmatique que son maître, défend la propriété privée et l’argent en limitant son rôle à un outil de circulation des marchandises. J’échange de l’argent contre une marchandise, et cet argent va servir à l’achat d’autres marchandises. Pas question d’accumuler de l’argent pour l’argent, ni de tolérer quelque injustice que ce soit dans les échanges. L’élève de Platon comprend que le vice d’une société ne tient pas à ce que ses membres possèdent, mais à ce qu’ils s’imaginent mériter de posséder.
Comme dans le tableau mentionné en introduction, on retrouve dans le raisonnement d’Aristote la problématique qui va mettre en tension toute la pensée économique : quel est le poids de la morale face à l’économie, et de l’économie dans le social ?
Si Saint Augustin, en 426, dans son ouvrage La Cité de Dieu, enjoint l’Église à ne pas se mêler des lois terrestres, et donc de la vie marchande, les temps changent. Le développement des monarchies et, avec elles, des échanges monétaires dans une sorte de proto-mondialisation amène l’Église à rattraper à son tour la pensée économique. Saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, définit le prix juste comme celui qui est le plus en accord avec la morale et la conscience de chacun. Ainsi, pendant quelques siècles, morale et économie sont officiellement liées.
Ce mariage se termine au XVIe siècle. Les États modernes, puissants, administrés et armés, sont en demande de moyens. Or les échanges monétaires continuent à se développer à grande vitesse, notamment après la découverte de l’Amérique en 1492. De nouvelles classes apparaissent : la bourgeoisie et les marchands, utiles contrepoids pour une monarchie toujours méfiante envers la noblesse, et la classe de ceux qui n’ont rien d’autre à vendre que leur force de travail : les premiers prolétaires.
C’est dans ce contexte que naît le mercantilisme, dont le représentant français le plus célèbre est Colbert. L’objectif est d’assurer la richesse et la puissance de l’État, quitte à abandonner les fondements moraux voulus par l’Église. Rappelons cette citation de Richelieu : « L’homme est immortel, son salut est dans l’autre vie. L’État n’a pas d’immortalité, son salut est maintenant ou jamais. ». En somme, l’État qui renonce à la morale ne la perd pas : il l’embauche. Mais quels sont les leviers pour atteindre les objectifs du mercantilisme ?
Il y a tout d’abord l’abondance de main-d’œuvre. Les premiers travailleurs doivent produire le plus longtemps possible, avec le salaire le plus bas possible (c’est l’esprit des Poor Laws du XIVe siècle). Les premières workhouses en Angleterre s’emploient à punir les pauvres capables de travailler en leur imposant des conditions inhumaines, comparables aux bagnes.
Autre levier : l’abondance d’argent. Mais pour cela, hormis l’Espagne qui s’accapare l’or des Amériques, des pays comme la France misent sur la balance commerciale et donc sur le commerce extérieur. Les États se montrent alors interventionnistes en créant des manufactures dédiées à la production de tabac, de textile, à la sidérurgie, à la céramique, à la verrerie ou encore à la construction navale. Certaines ont survécu sous des noms différents : Saint-Gobain est l’ancienne Manufacture royale des glaces de miroirs, fondée en 1665 sous Louis XIV, et Baccarat, une manufacture fondée en 1764 dédiée à la production de cristal.
Certaines critiques sociales émergent déjà, notamment celle de Thomas More au XVIe siècle. Son Utopie décrit une île imaginaire où la propriété privée n’existe pas comme une critique de la société capitaliste naissante.
De la naissance du libéralisme à celui de l’économie politique
À l’opposé du mercantilisme se développe, au XVIIe siècle, dans la foulée des idées de Hobbes et de Locke, le libéralisme, qui repose sur l’idée d’un droit naturel s’appliquant à la politique, mais aussi à l’économie. Le médecin et physiocrate français François Quesnay croit lui aussi au « gouvernement de la nature » et pose quelques principes fondateurs du libéralisme économique dans son œuvre la plus connue, le Tableau économique (1759), où il réaffirme l’importance du droit de propriété et de la liberté économique, tout en attribuant la création de richesse à l’agriculture, et uniquement à l’agriculture.
Sa théorie montre que la circulation permanente du capital est le fondement du fonctionnement de ce système.2
C’est à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle que l’on voit émerger une véritable science de l’économie, au travers du développement de l’économie politique classique, née au Royaume-Uni du machinisme, de la révolution énergétique (avec la machine à vapeur) et de l’urbanisation, en résumé, fille de la Révolution industrielle. Adam Smith en est le représentant le plus célèbre. On retrouve chez lui la philosophie de Quesnay :
La problématique de Smith est une problématique de la liberté naturelle et de l’intérêt individuel. C’est spontanément que le concours de ces deux principes tend à l’établissement de la meilleure organisation possible.3
Cette spontanéité qui relie l'intérêt individuel et l'intérêt général, c'est la fameuse « main invisible », expression tirée de La Richesse des nations (1776). Quant au champ d'action de l'État, il se réduit chez Smith aux infrastructures. Construire une route ou apporter l'énergie à une ville sont des projets de trop grande ampleur pour être financés uniquement par des acteurs privés, mais se montrent indispensables. Cette sobriété en matière d'intervention étatique l'amène à rejeter les aides aux travailleurs, toujours parce que cela serait contraire à la nature des choses. Thomas Robert Malthus, un autre penseur dans la lignée de Smith, va encore plus loin en théorisant le danger d'une aide aux populations les plus pauvres : il ne faut pas que la population s'accroisse plus vite que « les subsistances ». Ainsi naît la notion de « contrôle moral de l'instinct de reproduction », à la fois contre les pauvres et, selon lui, pour leur bien4.
Les lois d’assistance aux nécessiteux créent les pauvres qu’elles assistent.5
Enfin, on retrouve chez les économistes politiques classiques cette volonté de définir le prix juste d’une marchandise, déjà présente chez Saint Thomas d’Aquin mille ans auparavant. Smith pense que la richesse est le fruit du travail, de son « pouvoir productif » et du progrès lié à la division des tâches. Il l’illustre au travers de la manufacture d’épingles : un ouvrier seul peut produire une épingle par jour, tandis que dix ouvriers, dans une organisation où les tâches sont divisées, peuvent en produire 5 000 par jour. C’est la quantité de travail nécessaire à la production d’un bien qui lui donne son prix naturel, prix autour duquel gravite le prix de marché. Le revenu est réparti sur différents postes : le salaire (lui aussi « naturel » et « de marché »), le profit (la part qui échappe aux travailleurs et revient aux propriétaires de capitaux) et la rente foncière (une partie du profit versée aux propriétaires de terres).
Au sein des économistes politiques classiques, ces définitions de la valeur et la répartition des revenus ne font pas consensus. Jean-Baptiste Say, économiste français, rejette la valeur-travail au profit de la valeur-utilité.
La détermination des prix dépend du seul jeu de l’offre et de la demande dans la sphère de l’échange sur le marché.6
Say est également en rupture avec ses contemporains en créant la notion d’entrepreneur. Ce dernier est le chef d’orchestre des trois facteurs de production que sont le travail, le capital et la terre. Il achète des services productifs aux travailleurs, des capitaux aux propriétaires de capitaux et de la terre aux propriétaires terriens. Le travailleur touche son salaire, le propriétaire terrien sa rente, et, fait notable, le propriétaire de capitaux ne touche pas de profit, mais des intérêts, fonction eux aussi de l’offre et de la demande de capitaux sur le marché. Jacques Valier écrit ironiquement :
On voit que ce personnage a un grand avantage, qui explique le brillant avenir qui l’attend : faire croire que la situation dans la société des capitalistes et des travailleurs est essentiellement la même, puisqu’ils sont tous conduits à vendre leurs services productifs à l’entrepreneur, et sont donc dépendants de lui.7
Les représentants les plus connus de l’école classique divergent aussi sur le mécanisme de la croissance. Smith part du principe que toute épargne est dépensée dans son intégralité et immédiatement remise en circulation sur le marché. C’est évidemment inexact : la croissance peut donc souffrir d’un manque de demande lorsque la monnaie devient une réserve de valeur. En résumé, la main invisible peut aussi garder quelques pièces au creux de sa paume. Say et Ricardo pensent, eux, que c’est l’offre qui crée la demande (loi des débouchés), à l’opposé de Malthus, qui juge indispensable « une demande solvable » pour développer la croissance. On retrouve dans ces quelques divergences les débats qui animent le monde économique depuis cinq cents ans.
Face aux mauvaises conditions des travailleurs, à l’émergence de mouvements sociaux, de révoltes et de grèves, une nouvelle branche de la pensée économique, critique de Smith, Ricardo, Malthus et Say, fait son apparition : le socialisme.
De Marx à Keynes
Celui-ci prend intellectuellement plusieurs formes. Distinguons grossièrement le socialisme utopique de celui de Marx. Le premier a pour objectif de créer des îlots de société communautaire au sein d’un ensemble capitaliste, comme les phalanstères, regroupant 800 femmes et hommes, sans police, armée ni école, imaginés par Charles Fourier. Le socialisme de Karl Marx ne vise pas à être une partie d’un ensemble mais plutôt de remplacer totalement le capitalisme. Il pointe dans ses Manuscrits de 1844 la capacité d’aliénation du travail :
Marx explique que la condition pour en finir avec ce travail aliéné est l’abolition de la propriété privée, des moyens de production, la fin de la production marchande et de la monnaie et de la construction d’une société de libre production associée.8
Le philosophe allemand soutient que les lois de l’économie politique n’ont rien de naturel et sont le fruit de l’histoire. Et comme ce que l’histoire fait, elle peut le défaire, ces lois n’ont rien d’éternel. Cela l’amène à déconstruire les concepts de l’économie politique. Ainsi, la valeur-travail, jusqu’ici le fait de donner une valeur à un bien en fonction du travail nécessaire pour sa production, est jugée trop limitée par Marx, qui en approfondit les implications.
Prenons un menuisier. Une planche de bois vaut quelques euros. La table qu'il en tire en vaut cent. La matière première n'a pas changé. Ce qui a changé, c'est le travail humain qui s'y est déposé et c'est précisément ce dépôt invisible que Marx appelle valeur. L’objectif du capitaliste va donc être de faire produire à l’ouvrier plus de tables en moins de temps, afin de s’accaparer un maximum de plus-value, c’est-à-dire la valeur qui échappe à l’ouvrier au-delà de son salaire. Elle est le fruit du travail, seule marchandise à créer plus de valeur qu’elle n’en a : soit en faisant travailler l’ouvrier plus longtemps pour le même salaire, soit par le biais du progrès technique en produisant la même quantité en moins de temps, autrement dit, les gains de productivité. Cette pression exercée par le capitaliste sur l’ouvrier aboutit à la lutte des classes, où chacun prend conscience du combat qu’il a en commun avec ses semblables et s’organise pour défendre ses intérêts. Marx avait prévu la fin du capitalisme. Ironie du sort, il n’avait pas imaginé que le communisme lui offrirait la plus grande publicité.
En parallèle et à l’opposé des analyses de Marx se développe une nouvelle doctrine libérale, le néoclassicisme, incarné par l’Anglais Stanley Jevons, l’Autrichien Carl Menger et le Français Léon Walras. Convaincus par le libéralisme économique, ils cherchent cependant à en corriger les imperfections. Ici, pas de classes sociales, mais des individus (Homo œconomicus) cherchant à maximiser leur satisfaction en fonction des ressources dont ils disposent, dans une sorte d’harmonie parfaite et élégante. Pour cela, ils s’appuient sur le principe de la valeur-utilité des classiques, et plus précisément sur l’utilité marginale, c’est-à-dire l’utilité de la dernière unité produite ou consommée. C’est le fameux exemple du verre d’eau dans le désert. Le premier est infiniment précieux pour éviter de mourir de soif ; le même verre d’eau après dix verres déjà bus ne vaut presque rien, alors que c’est le même produit. Pour les néoclassiques, dans ce modèle idéal, il n’y a ni chômage ni crise économique si l’État n’intervient pas. Le krach boursier de 1929 et la Grande Dépression qui s’ensuit vont montrer la limite de cette logique lorsqu’elle est poussée jusqu’au bout.
En 1929, le monde capitaliste s'effondre. Les néoclassiques n'ont pas vu venir la crise, leur modèle ne la permettait pas. C'est dans cet angle mort qu'intervient John Maynard Keynes et son œuvre fondatrice, la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936). Son ambition n'est pas de renverser le capitalisme comme Marx, c'est de le sauver de lui-même.
Il part des grands équilibres macroéconomiques, au contraire des néoclassiques. Pour lui, c’est bien la demande qui porte l’économie : la consommation, les achats publics et les exportations. La crise éclate quand les consommateurs consomment moins et épargnent plus (la trappe à liquidité), ce qui amène les investisseurs à investir moins et donc à embaucher moins ou à baisser les salaires. Or un salaire est autant une dépense pour l’entreprise qu’un revenu, car les travailleurs sont autant salariés que clients. Dans une crise de la demande, le manque de confiance en l’avenir amène donc les économies à se rétracter. Et la confiance est la marchandise la plus fragile de toutes car elle ne se décrète pas. Face à cette mécanique de l'effondrement, Keynes tire une conclusion que les néoclassiques auraient jugée scandaleuse : il revient à l'État d'intervenir pour relancer la demande, là où le marché a échoué : redistribution (sécurité sociale et autres mécanismes) et politique d’investissement public (grands travaux comme dans le New Deal de Roosevelt). L’État peut également agir sur la politique monétaire en augmentant la masse d’argent (en faisant tourner la planche à billets), ce qui a pour effet de baisser les taux d’intérêt (les banques peuvent prêter plus facilement), encourageant ainsi l’investissement.
Cette politique économique est le modèle de développement des pays occidentaux jusqu’aux années 1970, où la baisse des taux de profit, due notamment aux chocs pétroliers, a sonné le glas des politiques keynésiennes. Les solutions de Keynes répondaient à une crise de la demande (baisse de la consommation) ; les crises pétrolières ont déclenché une crise de l’offre (explosion des coûts de production, croissance faible, inflation forte et chômage). Dès 1968, Milton Friedman avait repéré cet angle mort des politiques keynésiennes. Les crises pétrolières lui donnent raison.
Par effet de balancier, l’après-keynésianisme est marqué par le développement du néolibéralisme, au travers de trois mouvements : l’ultralibéralisme inspiré par l’œuvre de l’Autrichien Friedrich Hayek, qui rejette toute intervention de l’État ; le monétarisme de Milton Friedman ; et la fiscalité réduite proposée par Arthur Laffer.
Alors que l’ultralibéralisme est plutôt une base philosophique qu’un programme économique opérationnel, le monétarisme et la fiscalité réduite ont une fonction concrète dans le pilotage de l’économie. Le monétarisme, par exemple, a inspiré Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 1980. L’idée est simple : la monnaie est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux États. La création monétaire étant la cause de l’inflation, la politique monétaire doit viser la stabilité des prix. C’est le rôle des banques centrales de contrôler, indépendamment de tout agent économique, ce niveau d’inflation, d’où l’indépendance de la Banque Centrale Européenne ou de la Fed vis-à-vis du pouvoir politique. Quant à l’analyse d’Arthur Laffer sur les recettes fiscales, elle a inspiré de nombreux slogans politiques (« trop d’impôt tue l’impôt ») et la politique de réduction drastique de la fiscalité menée par Reagan aux États-Unis pendant ses deux mandats (1980-1988).
Au fond, ils ont voulu libérer l’économie de l’État. Ils s’aperçurent que l’État était le seul à pouvoir le faire.
Conclusion
S’intéresser à l’histoire intellectuelle de l’économie, c’est avoir la curiosité de la femme du prêteur et se demander ce qu’est l’économie : pure échange de marchandises pour Aristote, instrument de puissance de l’État pour les mercantilistes, science pour les économistes politiques classiques, système d’aliénation des prolétaires pour Marx, extension de la nature pour les néoclassiques, modèle fondé sur la confiance pour Keynes, et paradis des libertés pour les néolibéraux. C’est aussi constater qu’aucun système ne s’est révélé infaillible et universel. Car tous les systèmes sont trop parfaits, et le monde, décidément, ne l’est pas.
Mais ce n’est pas là un simple exercice intellectuel. Nous sommes de nouveau confrontés à l’inconnu d’une technologie qui va, comme la machine à vapeur en son temps, transformer en profondeur notre relation à l’économie : l’intelligence artificielle générative. Une révolution non seulement de la production, mais aussi de l’idéation, selon l’économiste français Philippe Aghion :
Ce qui est particulier avec l'IA, c'est qu'elle automatise non seulement en partie la production des biens et services, mais elle automatise également en partie la production des idées.9
Si l'impact à court terme de l'IA générative reste débattu (entre les 0,07 % de croissance annuelle supplémentaire estimés par le Prix Nobel 2024 Daron Acemoglu et les 0,7 % avancés par Philippe Aghion), on peut parier sans risque qu'elle sera le socle sur lequel les générations futures imagineront le monde à venir.
Les agents IA constituent un pas de plus vers la redéfinition de la valeur-travail. Dès aujourd'hui, quelques manipulations suffisent pour automatiser des tâches qui mobilisaient jusqu'ici plusieurs personnes, y compris dans les domaines de la recherche et de l'innovation. Est-ce la fin du travail ? Sommes-nous tous condamnés à souffrir du développement de l’IA ? Où au contraire à profiter de ces immenses possibilités ? Quels sont les scénarios possibles ?
Le premier voit l’IA comme un moteur de croissance mondiale, à l’image de la machine à vapeur ou de l’électricité, à condition que les gains soient redistribués et que le marché s’adapte. Le second voit l’IA détruire plus d’emplois que le marché n’est capable d’en créer, sonnant le glas des classes moyennes au profit des seuls très qualifiés et propriétaires de capitaux. Un troisième scénario, défendu par Yanis Varoufakis dans son ouvrage Technoféodalisme (2023), imagine une concentration capitalistique inédite : les grandes plateformes numériques (Google, Apple, Amazon et leurs semblables) accumuleraient assez de puissance pour exercer une forme de surveillance et de contrôle sur l’ensemble de la société aux dépens des citoyens et des états. Un quatrième scénario, porté par Jeremy Rifkin ou Paul Mason, est plus radical encore : l’effondrement de la valeur-travail entraînerait la remise en cause du capitalisme lui-même. L’économie ne reposerait plus sur la propriété mais sur l’accès et tout deviendrait abonnement. Un cinquième scénario confère à l’IA un rôle géopolitique décisif : elle redevient une arme entre les mains des États, qui retrouvent ainsi un rôle central que le libéralisme leur avait longtemps contestée. Enfin, le dernier scénario voit certains économistes imaginer un revenu universel de base, financé par une taxe sur la robotique et les profits de l’IA, permettant de réduire le temps de travail sans appauvrir les salariés.
Impossible aujourd’hui de prédire l’issue des questions posées par cette révolution. Mais une chose est sûre : il nous faut dès aujourd'hui des penseurs audacieux de la trempe de ceux cités dans cette édition, à même d'analyser et de comprendre ce qui se passe sous nos yeux pour qu’elle reste ce feu prométhéen qui nous éclaire déjà dans bien des domaines.
Jacques VALIER, Brève histoire de la pensée économique, édition Flammarion, Paris : 2005, p. 53.
Ibid., p. 58.
Essai sur le principe de population (1798)
Citation de Malthus dans le livre, p. 61.
Ibid., p. 71.
Ibid., p. 74.
Ibid., p. 91.


