Histoire de la naissance de l’écriture
Revenons sur la première révolution de l’information
Bonjour à tous,
Avec cette édition, je lance une nouvelle thématique : l’histoire des révolutions technologiques et leur impact profond sur les civilisations. Un sujet captivant qui va me permettre d’aborder d’autres des révolutions comme l’imprimerie, la machine à vapeur et autres.
Mais avant de nous plonger dans le sujet du jour, je vous rappelle que vous pouvez toujours participer au sondage ci-dessous. Vos précieuses réponses me permettront d’adapter cette newsletter à vos attentes. Un grand merci à ceux qui prendront les cinq minutes nécessaires pour y répondre.
Bonne lecture,
Alexandre
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Derrière les traits enfantins de cette œuvre se cache la frénésie créatrice d’un homme à la santé déclinante qui ne pense plus qu’à une chose : peindre. Paul Klee, artiste allemand réfugié en Suisse pour échapper aux nazis, terminera plus de 1 200 œuvres sur la seule année 1939, quelques mois avant sa mort. Ce tableau de 1937, La Légende du Nil, est le fruit de sa visite, huit ans plus tôt, des merveilles de l’Égypte : Alexandrie, Le Caire, Louxor et Assouan. Inspiré par le symbolisme du Livre des Morts, on y voit des personnages sur une barque passer « de l’autre côté ». L’homme debout sur l’embarcation, les bras écartés, c’est sans doute Klee lui-même. Les formes qui entourent le bateau ressemblent à ces hiéroglyphes qui ont fait la célébrité de la Pierre de Rosette et de son traducteur, Jean-François Champollion, l’homme qui, en 1822, offrit à l’humanité la clé d’un silence de quatorze siècles.
Nous allons nous demander aujourd’hui par quelle alchimie silencieuse l’humanité s’est dotée de cette arme de civilisation massive qu’est l’écriture. Et pour cela, je m’appuie sur le livre La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture de Silvia Ferrara, professeure de philologie mycénienne à l'université de Bologne, responsable du programme de recherches européen INSCRIBE (INvention of SCRipts and their BEginnings).
Y a-t-il eu un moment zéro de l’invention de l’écriture ? Cet événement a-t-il eu lieu en un endroit très précis ? Par quelle magie l’écriture est-elle apparue ? Pourquoi certaines écritures ont-elles perduré ? Pourquoi d’autres restent-elles encore indéchiffrées aujourd’hui ?
C’est à ces questions que répond cette Fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture.
De la nature à l’art
Si l’écriture n’est pas une chose naturelle, elle trouve dans la nature ses origines. Le monde qui nous entoure est fait de formes que les yeux de l’homme peuvent délimiter par des lignes. Une montagne prend la forme d’un triangle. Un oiseau en vol, celle d’un « V ». « L’alphabet de la nature est dans l’ADN de l’écriture »1, nous dit Silvia Ferrara. Ces lignes reproduites par les mains de l’homme deviennent des icônes, base et tremplin de l’invention de l’écriture.
Il n’y a pas de moment zéro, ni d’endroit précis. L’écriture naît sur les îles comme sur les continents, au sein de peuplades qui souvent ne se rencontrent jamais. Les premières traces d’écriture en Europe se trouvent en Crète, dans la nécropole d’Archanès (2 600 à 1 200 av. J.-C.), où l’on retrouve des symboles identiques sur les sceaux des habitants. Quelques siècles plus tard, le crétois hiéroglyphique apparaît systématiquement sur les documents bureaucratiques des Minoéens (Minos, le roi légendaire de Crète que l’on retrouve dans le mythe de Thésée). Cette écriture reste indéchiffrée à ce jour. Indéchiffré ne veut pas dire illisible dans sa structure : nous pouvons observer les signes, les classer, les comparer. Nous ne savons simplement pas encore ce qu’ils disent.
Regardez cette tête de chat à gauche de ce sceau datant de 1 800 av. J.-C. Simple dessin, ou première syllabe d’un mot minoéen ?

Nous avons retrouvé des tablettes en argile de la civilisation minoéenne datant d’à peu près la même époque, reposant sur un système d’écriture différent : le Linéaire A. Il y aura ensuite un troisième système, appelé (oui, oui) le Linéaire B. J’y reviens dans un instant. Le Linéaire A est lui aussi indéchiffré. Mais que retrouve-t-on dedans ? Un symbole qui ressemble à une tête de chat2, justement. Voici son évolution au fil des siècles, sur différentes tablettes :
Les chercheurs ont donc trouvé trois systèmes d’écriture minoéens successifs. Le troisième, le Linéaire B, a lui été déchiffré par l’architecte britannique Michael Ventris en 1952. Et là aussi, on retrouve la fameuse tête de chat.
Cette fois-ci, nous savons ce qu’elle signifie : la syllabe « ma ». On n’est guère loin du miaou français, du miao italien ou du myau russe. Les chats, à défaut de savoir écrire, parlent du moins tous la même langue.
On comprend avec cet exemple que l’écriture trouve son origine dans la nature et l’âme artistique de l’homme, qui représente ce qu’il voit autour de lui et en détourne peu à peu l’usage.
« Le patrimoine artistique est le substrat, les fondations d’où jaillissent diverses impulsions créatrices. L’art sert de tremplin à l’écriture. »3
Mais l’histoire est loin d’être achevée. On notera que le « ma » du Linéaire B est une syllabe, et non le mot « chat », bien qu’il en représente un. C’est qu’une autre dynamique intervient.
De l’art au jeu
Cette mécanique, c’est celle du « jeu ». Elle est essentielle dans la naissance d’un système d’écriture. C’est pourquoi Silvia Ferrara parle de découverte plutôt que d’invention (j’y reviendrai). Le « jeu » qui amène à un nouveau système d’écriture, c’est le rébus : former un mot en faisant deviner les syllabes par des logogrammes, comme la tête de chat du Linéaire A et B. L’humour y est presque toujours présent. Tenez, essayez de résoudre celui-ci :
Vous l’avez ? Si oui, laissez la réponse en commentaire.
On retrouve cette mécanique dans toutes les écritures inventées ex nihilo. On parle ici de systèmes logo-syllabaires, qui naissent toujours selon le même principe. La psychologie cognitive l’a confirmé expérimentalement : les chercheurs Simon Garrod et Martin Pickering ont montré que des individus sans possibilité de se parler, parviennent spontanément à s’aligner sur un code graphique commun, en simplifiant progressivement les signes. N’importe quel joueur de Pictionary en fait l’expérience. Les symboles sont d’abord très iconiques, très détaillés, avant de devenir progressivement abstraits4. Et peu à peu, les participants s’alignent sur la signification des signes sans même se le dire. La tête de chat devient la syllabe « ma ». La chose devient le son.
Cela révèle une dimension essentielle de l’invention de l’écriture : elle est avant tout une création sociale. La chercheuse italienne résume ainsi les résultats de ces expériences :
« C’est précisément l’interaction entre les êtres humains qui détermine l’évolution du symbole, à travers les instructions que nous nous transmettons dans la chaîne de communication graphique. Et que, si nous supprimons l’interaction et laissons le symbole évoluer dans un soliloque sans interlocuteurs, le code se referme et, au lieu de perdre des détails, il en acquérait de plus en plus. Enfin — merveille des merveilles —, pour établir une convention, un code partagé, nous utilisons un moyen universel, puissant et naturel : le rébus. »5
Voilà qui nous éloigne d’une vision purement utilitariste. La naissance de l’écriture n’est pas d’abord le fruit d’une volonté d’écrire plus vite, d’un usage industriel ou d’un désir de démocratisation. Elle est le fruit de la coordination, de l’interaction, de l’alignement entre les membres d’une même communauté. Moins une invention qu’une découverte, du moins au début.
« Je parle de découverte, car le rébus des premières écritures, des origines, nous fait comprendre un aspect important : l’écriture est au commencement une découverte, la lueur de l’assonance qui s’allume, la trouvaille instinctive, le jeu spontané qui consiste à élargir les potentialités du sens. C’est l’intuition de représenter des mots qui ne sont pas facilement représentables par des signes iconiques, ce qui crée un humour parfois involontaire, mais compris spontanément, sans grande explication. Une invention, c’est une autre affaire. »6
Un système d’écriture inspiré des hiéroglyphes égyptiens va cependant aller plus loin que le rébus des origines. Et transformer, en chemin, les fondements mêmes de la communication humaine.
Du jeu à la révolution de l’alphabet
Les hiéroglyphes égyptiens sont à l’origine d’une grande partie des alphabets du monde : le latin, le cyrillique, l’arabe, l’hébreu, le thaï trouvent tous leurs racines au royaume des pharaons par transmissions successives et adaptations qui courent sur plus d’un millénaire. Expliquons ce lien avant de revenir sur son aspect révolutionnaire.
L’alphabet est né il y a environ 3 800 ans dans le Sinaï, hors des palais et des écoles de scribes. Des travailleurs cananéens semi-analphabètes détournent ingénieusement les hiéroglyphes égyptiens pour les adapter aux sons de leur propre langue. C’est cette idée qui marque une rupture décisive.
Avant l’alphabet, les grands systèmes d’écriture (cunéiforme mésopotamien, hiéroglyphes égyptiens, écriture chinoise) reposaient sur des centaines, voire des milliers de signes. Apprendre à écrire demandait des années de formation intensive et l’écriture restait une affaire de scribes au service du pouvoir religieux ou politique. On s’en servait pour gérer des stocks, propager la propagande du pouvoir royal ou encore rédiger des textes sacrés.
L’alphabet rompt avec cette logique. En réduisant l’écriture à une vingtaine ou trentaine de signes représentant des sons élémentaires (les phonèmes), il change de paradigme : on ne représente plus le monde ou les idées, mais la parole elle-même. Un système efficace qui s’adapte à n’importe quelle langue.
De cet alphabet de origines, dit protosinaitique, émergent deux grandes branches : l’Abjad (branche sémitique, ancêtre de l’hébreu et de l’arabe) et le Halaham (branche qui donnera naissance aux alphabets d’Asie du Sud), utilisant les mêmes lettres dans un ordre différent. Ces deux traditions se croisent à Ougarit, en Syrie, à la fin du IIe millénaire av. J.-C. Dans sa forme sémitique originelle, l’alphabet ne notait que les consonnes, laissant au lecteur le soin de deviner les voyelles selon le contexte. Les Grecs franchissent l’étape suivante, aux alentours du VIIIe siècle av. J.-C., en ajoutant les voyelles, créant ainsi le premier alphabet complet, ancêtre direct de nos écritures occidentales.
La révolution sociale est tout aussi profonde. Plus simple à apprendre, l’alphabet la rend l’écriture accessible aux marchands, artisans et soldats, brisant le monopole des scribes. Il permet le développement de la littérature, de la philosophie, et la circulation du savoir par-delà les frontières. Certains historiens, comme Jack Goody dans La Raison graphique (1977), estiment que l’alphabet a rendu possible la pensée logique et scientifique telle que nous la connaissons. Une thèse enthousiasmante, même si elle reste débattue. Quoiqu’il en soit, l’histoire de l’alphabet est fascinante par son caractère presque accidentel.
Conclusion
L’écriture est née par la grâce d’un artiste qui observait le monde, d’un joueur qui s’en amusait, d’un groupe qui, sans se concerter, finit par s’entendre. C’est peut-être ce que cette histoire a de plus précieux à nous dire. Les grandes ruptures ne viennent pas toujours de là où on les attend. Elles viennent du jeu, du détournement, de l’accident fécond, comme ce fut le cas il y a 5 000 ans en Crète, en Mésopotamie, en Égypte, ou bien plus tard sur l’île de Pâques.
Au fond, ce qui perdure, ce n’est pas tant ce qu’ils ont voulu faire, mais ce qui a échappé à leur contrôle.
Silvia Ferrara, La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture, trad. fr., 2022.
Les chats sont partout et cela ne date donc pas d’Internet.
Ibid., p. 85.
Certaines professions médicales poussent très loin l’abstraction dans le domaine de l’écriture.
Ibid., p. 235
Ibid., p. 91.








Bonjour, excusez-moi mais je me faisais une réflexion personnelle lors du chapitre "De l'art au jeu" : l'art, en lui-même, n'est-il déjà pas une sorte de jeu ? J'imagine, peut-être faussement, les premiers hommes (ou femmes) qui dessinaient sur les parois de certaines grottes (ce que l'on appelle l'art pariétal), les exécutants ne "s'amusaient-ils" pas en essayant de retranscrire ce qu'ils voyaient ? Un "jeu" consistant à comprendre ce qui entoure l'artiste ? Avec ce commentaire, j'aimerais simplement pointer du doigt que le fait de savoir, de vouloir savoir, n'est peut-être qu'un jeu dans sa mécanique, sans avoir la certitude sur la véracité à laquelle nous aboutissons. Ne serions-nous pas, fondamentalement parlant, des homo "joueurs" (désolé je ne connais pas le terme exact en latin) ?