Hannah Arendt : Vérité et Politique
"Un mensonge peut faire le tour de la terre, le temps que la vérité enfile ses chaussures."
Si vous souhaitez marquer votre soutien Ă Morale de lâHistoire, câest possible en souscrivant Ă un abonnement mensuel (le prix de 3 cafĂ©s par mois) ou annuel (2 cafĂ©s par mois). Un grand merci Ă ceux qui le feront !
DrÎle de chose que la vérité.
Câest une matiĂšre explosive que lâon range quelque part et qui finit par exploser tĂŽt ou tard alors quâon lâavait oubliĂ©e. Ainsi, elle irrite, blesse, et quelquefois ruine des carriĂšres politiques :
Il n'a jamais fait de doute pour personne que la vĂ©ritĂ© et la politique sont en assez mauvais termes, et nul, que je sache, n'a jamais comptĂ© la bonne foi au nombre des vertus politiques. Les mensonges ont toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©s comme des outils nĂ©cessaires et lĂ©gitimes, non seulement du mĂ©tier de politicien ou de dĂ©magogue, mais aussi de celui d'homme d'Ătat.
Pourquoi est-ce ainsi ? Est-ce une fatalitĂ© ? En quoi cela doit nous alerter ? Est-ce plus dangereux aujourdâhui quâhier ?
Câest le sujet du chapitre âVĂ©ritĂ© et politiqueâ du livre La crise de la culture dans lequel Hannah Arendt dĂ©construit leur rapport conflictuel.
De la vĂ©ritĂ© Ă lâopinion
Il y a plusieurs types de vérités.
Il existe des vĂ©ritĂ©s rationnelles issues des mathĂ©matiques et de la logique. Celles-ci nâont pas vraiment dâennemi. Trop Inattaquables. MĂȘme un roi ne peut dĂ©crĂ©ter que deux et deux font cinq. On peut opposer Ă ces vĂ©ritĂ©s lâignorance ou lâerreur mais elles sont trop solides pour ĂȘtre tordues par le mensonge.
Ce nâest pas le cas des vĂ©ritĂ©s âde faitâ, celles de la description des Ă©vĂ©nements. Elles sont fragiles, vulnĂ©rables, et elles dĂ©pendent de nous, pauvres humains, pour survivre. Le politique, nous le verrons, peut les tordre Ă son aise pour servir son rĂ©cit. Pire, le diseur de vĂ©ritĂ© de fait, trĂšs contrariant pour le politique, prend le risque de la mise Ă lâĂ©cart et de la condamnation. GalilĂ©e lâa appris Ă ses dĂ©pens.
MĂȘme dans lâAllemagne hitlĂ©rienne la Russie stalinienne, il Ă©tait plus dangereux de parler des camps de concentration et dâextermination dont lâexistence nâĂ©tait pas un secret que dâavoir et dâexprimer des vues âhĂ©rĂ©tiquesâ sur lâantisĂ©mitisme, le racisme et le communisme.
Certes, dans les pays libres, les diseurs de vĂ©ritĂ© peuvent s'exprimer plus librement. Cependant, les vĂ©ritĂ©s qu'ils expriment sont menacĂ©es d'ĂȘtre peu Ă peu reprises et transformĂ©es en opinions, qui sont par nature discutables dont politiques, contrairement aux faits. Ainsi, l'histoire quitte le domaine factuel et en changeant de monde, la vĂ©ritĂ© de fait perd sur le chemin son intĂ©gritĂ©.
C'est un dĂ©fi crucial et une question primordiale, car c'est la rĂ©alitĂ© partagĂ©e qui est en jeu. En se basant sur des opinions, on peut nier des Ă©vĂ©nements majeurs tels que les atrocitĂ©s commises par les nazis. Les faits sont la base de l'opinion, Ă condition d'ĂȘtre respectĂ©s et non dĂ©formĂ©s :
MĂȘme si nous admettons que chaque gĂ©nĂ©ration ait le droit d'Ă©crire sa propre histoire, nous refusons d'admettre qu'elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n'admettons pas le droit de porter atteinte Ă la matiĂšre factuelle elle-mĂȘme.
Les vĂ©ritĂ©s de fait sont des pierres sur lesquelles on peut trĂ©bucher. Alors que les opinions sont comme de lâeau : elles coulent, elles sâadaptent, elles sâĂ©chappent.