Chères lectrices, chers lecteurs,
Je partage à l’occasion de cette édition de la rentrée quelques évolutions de la newsletter. Tout d’abord, j’ai profité de l’été pour revoir le logo et la charte graphique que j’espère plus élégante.
Ensuite, j’ai revu la promesse de Morale de l’Histoire afin qu’elle colle plus à ce qu’elle est aujourd’hui :
Morale de l’Histoire raconte les civilisations et les idées qui ont façonné le monde, pour penser notre présent plus clairement.
Vous retrouvez dans cette formule ce que vous aimez ici.
Enfin, j’ai réfléchi à ce que je pouvais offrir en plus aux abonnés payants. Ils avaient déjà accès à toutes les archives (près de 100 articles). Ils peuvent désormais télécharger un premier eBook au format EPUB. Mais surtout, certaines éditions de Morale de l’Histoire leur seront désormais réservées en exclusivité.
Je vous en dis plus à la fin de cette édition.
Bonne lecture,
Alexandre
À mon père, Méditerranéen des deux rives qui a consacré trois décennies à l’un des plus ambitieux projets nés de l’esprit européen : Ariane.

C’est l’un des épisodes les plus meurtriers de l’histoire.
Entre 500 000 et 600 000 soldats sont tués, blessés ou portés disparus lors de la bataille de Passchendaele en Belgique entre le 31 juillet et le 6 novembre 1917. L'enjeu ? Une avancée de huit kilomètres. Paul Nash, engagé dès 1914 dans les Artists Rifles avant d'être blessé au front, revient sur place à l'hiver 1917 comme artiste de guerre officiel, envoyé par le ministère britannique de l'Information pour figer sur la toile le champ de bataille après la "victoire" des forces de l'Entente. Mais attention, il est impensable de montrer les tués et les blessés, propagande oblige. Ça ferait mauvais genre. L’artiste joue la carte de l’ironie. Ce tableau laisse deviner les choses sans les montrer, avec cette terre verte au relief torturé, ces cimes décapitées à l'allure fantomatique et cette colline ocre. Nash le nomme “We Are Making a New World” comme un encouragement ironique à la destruction meurtrière des derniers mois de guerre.
Il ne saurait y avoir meilleure illustration de ce célèbre constat que fait Paul Valéry en incipit de La crise de l’esprit au lendemain de la première guerre mondiale :
“Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles”.
Paul Valéry. Que dire sur lui avant de nous plonger dans les songes qu’il partage avec ses lecteurs ? Et surtout comment classer cet intellectuel français né à Sète en 1871 ? Poète, il est connu pour “La jeune Parque” et surtout “Le cimetière marin”, qui donne son nom à celui agrippé à la colline du Mont Saint-Clair.1
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !Mais Valéry, c’est aussi un romancier pas comme les autres, presque surréaliste, avec son roman Monsieur Teste. Valéry, c’est un artiste gribouillant de dessins ses fameux carnets entre deux rencontres avec Degas. Enfin, Valéry, c’est un essayiste prophétique sachant lire dans la vie de ses contemporains et dans le monde qui l’entoure les révolutions à venir, technologiques ou géopolitiques. Personnage malheureusement un peu oublié mais tellement fascinant, à qui le Général de Gaulle offrira des funérailles nationales.
L’œuvre est donc protéiforme et immense. Il fallait choisir un angle et cet angle, c’est celui de l’Europe qui est au cœur d’un de ses textes les plus connus, La crise de l’esprit, point de départ d’une réflexion menée sur plus de vingt ans, consacrée au continent et à sa place dans le monde.
La naissance de l’esprit Européen
Qu’est-ce que l’Europe, et pourquoi se sent-on européen ? Voilà le thème de sa conférence donnée à Zurich, en 1922, trois ans après avoir posé, dans La crise de l’esprit, le constat de la mortalité des civilisations.
Pour le poète, l’Europe est la fille de la Méditerranée, à la fois lieu d’échanges et de mélanges. Cette mer “a ballotté les étranges pensées de Saint Paul, comme elle a bercé les rêveries et les calculs de Bonaparte.”2 est aux yeux de Valéry la matrice de notre civilisation. Une civilisation de l’eau qui rapproche les lointains et ne progresse qu’en cédant à ses vagues, et ne dure qu’en apprivoisant ses courants.
De cette mer naissent trois legs, que Valéry distingue comme les influences majeures de l’esprit européen. Rome d’abord. Son empire donne un droit commun à tous. C’est une révolution pour l’époque qui apporte “le modèle éternel de la puissance organisée et stable”.3
Vient ensuite le Christianisme, couvrant petit à petit le même territoire que l’Empire Romain, avec qui il partage une même prétention à l’universel. Le Christianisme apporte à l’Européen un dieu unique, accueillant tous les individus sans barrière de langue ou de race. Ainsi, Romanité et Christianisme combinés offrent un droit et un dieu commun, “un seul juge pour le temps” et “un seul juge pour l’éternité”.4
Reste la Grèce antique, dernière influence et non la moindre. Pour Valéry, la Grèce c’est surtout la discipline de l’esprit et sa fille : la science. “Il y a eu des arts de tous pays”, écrit-il, “il n’y a eu de véritables sciences que d’Europe.” La géométrie, en particulier, lui sert d’exemple : les Grecs y voyaient “la science comme construction pure et séparée de tout souci autre que celui de l’édifice de lui-même”, une “machine de l’esprit rendue visible.”5
Valéry conclut :
“Partout où le nom de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où le nom de Moïse et de Saint Paul, partout où le nom d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont une signification et une autorité simultanée, là est l’Europe.”6
L’européen n’est donc pas défini par “sa race, ni par sa langue, ni par la coutume, mais par les désirs et par l’amplitude de la volonté.”7 L’Europe, en somme, n’est pas un lieu qu’on habite mais une tension entre ses trois influences, jamais tout à fait résolue, une situation de déséquilibre qui oblige le mouvement en quelque sorte, comme sur une bicyclette.
Ainsi Valéry définissait-il l’esprit européen. Le philosophe Philippe Nemo aura la même démarche plus tard pour définir l’Occident. J’en ai fait la recension ici pour les abonnés payants. Mais au lendemain de la première guerre mondiale, cet esprit est en danger. Il entre en crise.
L’Europe en plein doute
Après la Première Guerre mondiale, “nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles”8. Valéry voit l’Europe se tenir au bord du précipice. Si l’incipit est légendaire, le paragraphe qui le suit fait se rencontrer le poète Valéry avec l’essayiste. Je le copie ici in extenso pour la beauté du style :
“Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania9 aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.”
La guerre fut ce moment où l’Europe s’est perdue dans les actes tout en essayant de se retrouver spirituellement. Jamais on aura tant prié ou lu qu’entre 1914 et 1918. Jamais on aura autant tué aussi. Au sortir de la Guerre, la crise militaire terminée, la crise économique est bien visible mais derrière se cache la fameuse crise de l’esprit, plus impalpable mais encore plus dangereuse comme l’air vicié par le monoxyde de carbone, inodore et invisible, empoisonne celui qui le respire.
“Il y a des milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes qui sont morts. Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; [...] les sceptiques eux-mêmes désarçonnés par des événements si soudains, si violents, si émouvants [...] ne savent plus se servir des mouvements de leur esprit. L’oscillation du navire a été si forte que les lampes les mieux suspendues se sont à la fin renversées.”10
Après la guerre, l'Europe envisage sa propre civilisation comme Hamlet devant le crâne de Yorick : face à ses propres ruines, elle hésite entre agir et renoncer et “chancelle entre deux abîmes, car deux dangers menacent le monde : l’ordre et le désordre”11. Alors quel sens lui donner après la guerre ?
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La liberté comme espoir de sursaut
Valéry nous explique que la paix est aussi une guerre : celle de la création. Justement, l’Europe est la zone de la création en ayant “le plus intense pouvoir émissif” rendu possible par un “intense pouvoir absorbant”.12 Alors quid de la suite ? L’Europe va-t-elle devenir un petit “cap du continent asiatique” ou rester selon l’essayiste « le cerveau d’un vaste corps » ?
Répondre à cette question nous mène à réfléchir aux différences qui caractérisent l’Europe par rapport aux autres civilisations. Le continent n’est pas aussi riche de minerais que d’autres parties du globe. Il n’est pas non plus très étendu ni très peuplé. Non, ce qui différencie l’Europe du reste du monde selon Valéry, c’est son fameux esprit au croisement de Rome, d’Athènes et de Jérusalem, celui-là même qui est en danger :
“Je ne puis analyser en détail cette qualité ; mais je trouve par un examen sommaire que l’avidité active, la curiosité ardente et désintéressée, un heureux mélange de l’imagination et de la rigueur logique, un certain scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné... sont les caractères plus spécifiquement agissants de la Psyché européenne.”13
Ces qualités viennent de la Grèce antique, de la science pure et de la géométrie. Mais petit à petit, ce “pouvoir émissif” se retourne contre l’Europe : les sciences qu’elle a inventées sont maintenant maîtrisées dans le monde entier, ce qui lui enlève son avantage décisif et redonne du poids à “la grandeur matérielle brute”, à la “population” et aux “matières premières”.14
Alors comment redonner de la valeur à l'esprit européen et éviter à la civilisation de disparaître comme Élam, Ninive ou Babylone ? Pour Valéry, le seul espoir réside dans un autre élément de la culture européenne, d’où le réveil peut venir : la liberté des individus.
Conclusion
La conclusion abrupte de La crise de l’esprit n’est en réalité qu’une ouverture sur la suite : celle d’une réflexion et d’un projet très en avance sur son temps.
Valéry n’est pas un vieux grincheux, en robe de chambre, cherchant la formule aussi assassine que lucide pour dépeindre ce que sa culture classique lui permet de voir (et de prévoir) autour de lui. Il va devenir, si ce n’est un homme de terrain, en tous cas un homme d’influence, décidé à éviter que son diagnostic ne soit définitif et à réveiller Hamlet de ses songes.
Il le fera au sein de la Société des Nations, en ayant la ferme conviction que tout commence par l’Europe des intellectuels, que “la Société des nations commence par la société des esprits”15. Il sera vivement critiqué pour avoir cherché la réconciliation des intellectuels français et allemands dès 1925, aussi bien par l'Action Française de Charles Maurras que par Le Figaro, notamment quand il souhaite créer une chaire au Collège de France pour un immigré juif chassé par les nazis, un certain Albert Einstein.16
On peut y voir les limites autant que la grandeur du projet : cette “société des esprits” reste une vision plus lointaine que les réalités démocratiques et sociales de l’entre-deux-guerres ne le permettaient. Mais comment ne pas voir dans sa volonté de réconcilier la France et l’Allemagne les prémisses de la communauté européenne créée douze ans après sa mort ?
À la réflexion, cette société a peut-être fini par prendre une forme que Valéry n’avait pas imaginée, mais qui en porte l’esprit justement : Ariane, Airbus, et même à certains égards le nucléaire civil. Face à un pouvoir émissif qui se retournait contre elle, l’Europe a trouvé sa réponse : ne plus produire la science seule, mais la produire ensemble. C’est l’une des plus grandes réalisations de cette Europe que Valéry appelait de ses vœux. Au fond, il a eu raison de ne pas croire à son propre pessimisme.
Alors pourquoi le lire aujourd'hui, quand une partie de sa vision s'est déjà concrétisée ? Sans doute parce que, plus d'un siècle après la rédaction de son ouvrage, l'Europe chancelle de nouveau comme Hamlet, pour les raisons mêmes décrites dans La crise de l'esprit. Les tentations d'ordre absolu ou de désordre total se renforcent au détriment de ce qui rend notre civilisation féconde : la liberté.
Pour cela, Paul Valéry reste un intellectuel actuel.
En parlant de crise, le prochain numéro sera le premier réservé aux abonnés payants, et posera une question qui me travaille depuis un moment : y a-t-il une mécanique de l'histoire qui mène les sociétés à la crise et à la guerre civile ? Réponse dans cette première édition premium.
Il y est aujourd’hui enterré, non loin de Jean Vilar, autre sétois célèbre. Brassens est lui au cimetière Le Py, en face de l’étang de Thau.
Paul Valéry, La crise de l'esprit suivi de Note (ou L'Européen), édition Manucius, 2016, p. 47.
Ibid, p. 53.
Ibid, p. 56.
Ibid, p. 62.
Ibid, p. 63.
Ibid, p. 64.
Cette citation et la suivante, p. 13.
Nom d'un bateau torpillé par les Allemands en 1915. 1200 personnes périssent ce jour-là.
Ibid, p. 18.
Ibid, p. 22.
Ibid, p. 27.
Ibid, p. 29.
Ibid, p. 33.
Formule tirée de l'engagement de Valéry à la Commission internationale de coopération intellectuelle de la Société des Nations, ancêtre de l'UNESCO.
Une chaire est créée pour Albert Einstein au Collège de France en 1933, après sa fuite d'Allemagne. Il ne l'occupera jamais, ayant déjà rejoint l'Institute for Advanced Study de Princeton. Voir la correspondance Valéry-Einstein étudiée dans « Valéry et Einstein, ou le poème de la relativité », Collège de France.


