Quâest-ce que lâOccident ?
Une histoire en cinq actes
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Et maintenant, passons au sujet du jour !
Alexandre
En lisant Quâest-ce que lâOccident ?, et par esprit dâassociation, jâai pensĂ© Ă cette Ćuvre de RaphaĂ«l que jâai pu admirer au Vatican il y a quelques annĂ©es. LâĂcole dâAthĂšnes (1508-1512) reprĂ©sente les grandes figures de lâAntiquitĂ© grecque rĂ©unies sur une seule et mĂȘme fresque. Comme nous lâexplique Vincent K. Loly1, lâĂ©tude de lâĆuvre dĂ©voile un message de RaphaĂ«l plus symbolique que ce quâil ne laisse voir sur la surface des murs de la Chambre de la Signature.
Dâabord lâhĂ©ritage grec. Au centre, nous retrouvons Platon dĂ©battant avec son Ă©lĂšve Aristote. Le premier pointe le ciel et lâidĂ©al, le second le sol et la rĂ©alitĂ© des contraintes qui nous entourent. Ă gauche, Alexandre le Grand en armure discute avec un Socrate en tunique verte. Dans le coin infĂ©rieur, nous retrouvons Pythagore et en face Ă droite, Euclide qui manie le compas. PtolĂ©mĂ©e, lâun des pĂšres antiques de lâastronomie, porte son globe terrestre, discutant avec Zoroastre sous lâĆil malicieux du jeune RaphaĂ«l (25 ans au moment de la crĂ©ation de ce tableau) qui sâest incrustĂ© lui-mĂȘme dans la composition. HĂ©raclite, mĂ©lancolique, semble atteint du syndrome de la page blanche tandis que DiogĂšne est nonchalamment allongĂ© sur les escaliers.
Grattons symboliquement (donc sans lâendommager) le chef-dâĆuvre du jeune artiste. Et nâoublions pas sa malice. RaphaĂ«l inscrit ses contemporains dans la continuitĂ© des acteurs de cette fresque. Platon a le visage de LĂ©onard de Vinci, Euclide prend les traits de lâarchitecte Bramante, HĂ©raclite ceux de Michel-Ange.
Prenons du champ maintenant. Cette Ă©cole se trouve dans un dĂ©cor. Non, ce nâest pas un temple grec, mais bien un Ă©difice romain, berceau du droit occidental que nous connaissons encore aujourdâhui.
Enfin, la composition de cette fresque est religieuse, rappelant celle du chef-dâĆuvre de LĂ©onard de Vinci reprĂ©sentant le dernier repas du Christ avec les ApĂŽtres, La CĂšne.
LâhĂ©ritage des citĂ©s grecques, le droit romain, la naissance de la libertĂ© politique dans les citĂ©s de la Renaissance, lâĂglise, ce sont autant de rĂ©volutions qui ont Ă©tĂ© les piliers de la culture occidentale. LâĂcole dâAthĂšnes aurait fait une trĂšs belle couverture du livre que nous allons analyser aujourdâhui. Câest presque une synthĂšse.
Philippe Nemo, philosophe et professeur Ă lâESCP Europe, propose de revenir dans son court essai sur lâhistoire de lâOccident sans tomber dans « les piĂšges de lâessentialisme qui consistent Ă attribuer aux groupes humains une essence Ă©ternelle et incommunicable et un devenir endogĂšne »2. Il se pose une question toute simple : Quâest-ce que lâOccident ? OĂč commence-t-il ? OĂč sâarrĂȘte-t-il ? Quâest-ce qui unit les pays qui se revendiquent de cette civilisation ?
Lâauteur analyse cinq Ă©vĂ©nements temporels ou spirituels, quâil appelle des miracles, qui vont cristalliser cette notion dâOccident quâil dĂ©finit en premiĂšre approximation comme « lâĂtat de droit, la dĂ©mocratie, les libertĂ©s intellectuelles, la rationalitĂ© critique, la science, une Ă©conomie de libertĂ© fondĂ©e sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e »3.
Plongeons dans cette histoire intellectuelle riche quâest celle de la civilisation occidentale.
Du miracle des citĂ©s grecques Ă lâhumanisme de lâEmpire romain
Le premier miracle, câest lâĂ©mergence des citĂ©s grecques au milieu du VIIIĂšme siĂšcle avant JĂ©sus-Christ. Et plus prĂ©cisĂ©ment AthĂšnes.
Câest sur cette terre, pas plus grande quâun dĂ©partement français, que sont nĂ©s les principes qui rĂ©gissent encore aujourdâhui la vie publique des citoyens dâOccident : la crĂ©ation de lâespace public avec lâAgora, la promotion de la parole qui « coule spontanĂ©ment », cette « rigole qui arrose tous les vaisseaux capillaires de la ville » comme lâĂ©crivait Jacqueline de Romilly4, ou encore lâavĂšnement de la raison et lâĂ©galitĂ© devant la loi (câest lâinvention du citoyen). Car la parole vaut mieux que l'Ă©pĂ©e.
Dâun point de vue philosophique, le miracle des citĂ©s grecques câest aussi selon Philippe Nemo « la mĂ©tamorphose de la religion ». Câest-Ă -dire la prise de conscience que la communautĂ© nâest plus sous le joug dâun roi chargĂ© par les dieux de procĂ©der Ă des rites punitifs, mais par les lois exĂ©cutĂ©es par lâĂtat sans intervention des dieux. La religion nâĂ©tant plus un instrument de gouvernance du corps social, elle devient inutile (au sens premier) et paradoxalement plus verticale car reliant chaque homme aux dieux sans intermĂ©diaire. Cette Ă©volution est fondamentale : la loi devient moins divine et plus humaine. Charge aux hommes de la faire Ă©voluer. Ainsi les Grecs nâont pas inventĂ© la dĂ©mocratie selon Philippe Nemo, mais lâĂtat de droit5. AthĂšnes, câest cette parcelle de terre oĂč l'homme cessa de demander aux dieux ce qu'il pouvait exiger de lui-mĂȘme.
Les Grecs, par ces innovations, instauraient le principe de gouvernement par la loi et celui de libertĂ© individuelle qui lui est indissolublement liĂ©, socle civique sur lequel seront construits les Ătats de droit modernes.6
Câest sur ce terreau que pousse lâesprit scientifique, alimentĂ© par lâamour de la libertĂ© et de la rationalitĂ© critique qui irriguent la pensĂ©e des citĂ©s grecques. Cette mĂȘme science, ayant besoin dâune courroie de transmission, conduit Ă la crĂ©ation de lâĂ©cole (reprĂ©sentĂ©e par RaphaĂ«l justement). Cependant, pour que ce miracle des citĂ©s grecques suffise Ă ĂȘtre vu comme lâunique source de lâOccident, il lui manque deux choses : un corpus de rĂšgles de droit Ă©crites (le droit grec nâĂ©tait pas Ă©crit) et sans doute « une volontĂ© de changer le monde plus importante ».
Il est donc temps dâemprunter le chemin qui mĂšne Ă Rome.
Le miracle romain est tout dâabord celui du droit privĂ© nĂ© dâune bien curieuse maniĂšre. De par sa nature dâEmpire, la sociĂ©tĂ© romaine Ă©tait intrinsĂšquement cosmopolite alors que le droit Romain, lui, ne lâĂ©tait pas. La question se posa du droit Ă appliquer en fonction du statut de chaque justiciable. Pour rĂ©gler ses litiges, la communautĂ© romaine « de souche » utilisait le droit civil de Quirite, datant de la fondation de Rome en 451 avant JĂ©sus-Christ. Un droit trĂšs formalisĂ©, fortement adhĂ©rent aux traditions romaines, impossible Ă appliquer aux Ă©trangers. Rome nomme alors des prĂȘteurs chargĂ©s spĂ©cialement de rendre la justice pour les Ă©trangers avec lâautorisation de « crĂ©er » du droit afin que celui-ci soit assez simple et clair, dĂ©nuĂ© de rĂ©fĂ©rence religieuse, pour nâimporte quel justiciable Ă©tranger.
Cette facultĂ© donnĂ©e au prĂ©teur pĂ©rĂ©grin dâinventer des âformulesâ juridiques nouvelles est probablement (on en discute, mais câest lâhypothĂšse couramment retenue) Ă lâorigine de la âprocĂ©dure formulaireâ qui remplaça dĂ©finitivement, pour tous les justiciables de lâĂtat romain, et pas seulement les Ă©trangers, la vieille âprocĂ©dure des actions de la loiâ.7
Mais sur quelle fondation sâappuyer quand il sâagit de crĂ©er du droit ? Surtout lorsque deux communautĂ©s nâont rien en commun comme câĂ©tait le cas lors des grandes conquĂȘtes romaines ? En sâappuyant sur une morale naturelle, un bon sens partagĂ©. Câest ainsi que, mĂȘlĂ© aux influences grecques, et face Ă la diversitĂ© des situations, lâEmpire romain inventa toutes sortes de droits qui sont aujourdâhui « le socle de tous les droits occidentaux modernes »8: le droit des personnes, des choses et des obligations. Les Romains ont compris que pour gouverner le monde, il fallait aussi gouverner les mots.
Câest ce corpus juridique, culminant au VIĂšme siĂšcle de notre Ăšre avec le Corpus juris civilis de Justinien, qui donne la clĂ© dâune autre invention de lâOccident : le droit de propriĂ©tĂ© qui permet de distinguer le « tien » du « mien », ainsi « chacun retrouve ce qui lui revient »9. Pour Philippe Nemo, câest la naissance de lâhumanisme. Rome a lĂ©guĂ© au monde la conquĂȘte de soi par le droit.
On peut soutenir que, ayant inventĂ© le droit privĂ©, les Romains ont inventĂ© la personne humaine individuelle, libre, ayant une vie intĂ©rieure, un destin absolument singulier, rĂ©ductible Ă aucun autre â un ego. Le droit romain est, de ce fait, la source de lâhumanisme occidental.
Si les Grecs, puis les Romains, ont bien changĂ© et sans doute amĂ©liorĂ© le monde, câĂ©tait sans forcĂ©ment le vouloir. Un nouvel Ă©lĂ©ment, un nouveau miracle pour reprendre lâexpression de Philippe Nemo, va y remĂ©dier.
De lâĂ©thique biblique Ă la rĂ©volution papale
Ce nouvel Ă©lĂ©ment, câest la volontĂ© dâamĂ©liorer le monde justement. Cela porte un nom dans notre civilisation : le progrĂšs. Cette notion puise ses racines dans la morale biblique.
Je dis que la morale biblique est essentiellement une morale de la compassion ; quâelle conduit Ă une perception plus aiguĂ« que jamais auparavant de la souffrance humaine ; quâelle incite donc Ă considĂ©rer comme anormaux et insupportables des maux que lâhumanitĂ©, jusque-lĂ , jugeait ĂȘtre dans lâordre Ă©ternel des choses.10
La souffrance cesse d'ĂȘtre naturelle pour devenir scandaleuse. LâhumanitĂ© ne doit donc pas se satisfaire du statu quo et doit aller au-delĂ de la justice « normale » qui consiste à « rendre Ă chacun le sien ». Au contraire, chaque homme et chaque femme, hĂ©ritant du pĂ©chĂ© originel, doit se sentir responsable des autres et pas seulement de lui-mĂȘme. Câest lâessence mĂȘme de lâĂ©thique biblique. Cela a une consĂ©quence inattendue : la mĂ©tamorphose du temps.
Le temps biblique est diffĂ©rent du temps grec. La perspective biblique de la crĂ©ation du monde et de sa fin (lâeschatologie) avec lâavĂšnement du royaume de Dieu pour ceux qui auront su âse dĂ©livrer du malâ lui donne un dĂ©but et une conclusion. Si chez les Grecs, le temps est cyclique, sâil est un Ă©ternel recommencement, sans fin ni dĂ©but, au sein du monde judĂ©o-chrĂ©tien, le temps est linĂ©aire, tendu de la crĂ©ation vers la perspective de cette apocalypse. DĂ©sormais, l'histoire vise quelque chose.
Il faudra dorĂ©navant penser le monde comme Histoire, et lâhumanitĂ© comme recevant sa substance spirituelle de son historicitĂ©. LâĂȘtre humain nâest humain quâen tant quâhistorique, il ne peut ĂȘtre saint sâil nâest incarnĂ© dans un temps transformateur.11
Mais lâĂglise va au-delĂ de la rĂ©volution du progrĂšs en permettant lâĂ©closion des Ătats modernes. LâEurope fĂ©odale du Moyen Ăge fait cohabiter le droit barbare avec quelques restes du droit romain et de la morale chrĂ©tienne. ArmĂ© de la volontĂ© de remettre de lâordre au sein de lâĂglise et de dĂ©velopper son rayonnement, le pape GrĂ©goire VII (1020-1085) reprend la main avec les Dictatus Papae qui lui donnent les pleins pouvoirs. Lui et ses successeurs via les DĂ©crĂ©tales refondent le droit canonique12 en sâinspirant justement du droit romain. L'Ăglise choisit le droit contre la force, et devient plus puissante encore :
Le nouveau droit canonique Ă©laborĂ© par les DĂ©crĂ©tales et les conciles les rapprocha et les fĂ©conda lâun par lâautre. Il aboutit tout Ă la fois Ă âchristianiserâ, câest-Ă -dire polir et humaniser, le dur droit romain, et Ă âjuridiserâ, câest-Ă -dire rendre un peu plus praticable, lâinvivable morale chrĂ©tienne. Lâeffet le plus important de cette synthĂšse fut de promouvoir le droit en tant que tel. Les canonistes posĂšrent en principe quâil Ă©tait plus chrĂ©tien, pour rĂ©gler les disputes et les litiges, dâemprunter les âvoies de droitâ que les âvoies de faitâ.13
Câest de cette rencontre entre la volontĂ© de progrĂšs nĂ©e de lâĂ©thique biblique et lâĂtat de droit rĂ©inventĂ© par lâĂglise que va naĂźtre une pĂ©riode de croissance charniĂšre en Europe. Les monarchies vont sâinspirer du droit canonique ainsi renouvelĂ© et mettront fin Ă la fĂ©odalitĂ©. LâEurope prend alors entre le XIĂšme et le XIIIĂšme siĂšcle un temps dâavance par rapport aux autres civilisations en termes dĂ©mographiques, dâurbanisme, dâĂ©conomie et de gĂ©opolitique.
Les Ătats europĂ©ens du temps prirent la monarchie papale comme modĂšle. Ils purent commencer une lutte de longue haleine, qui fut finalement victorieuse, contre la fĂ©odalitĂ©. Ils commencĂšrent eux aussi Ă lĂ©gifĂ©rer (prudemment au dĂ©but), Ă centraliser leurs administrations, Ă percevoir des impĂŽts proprement Ă©tatiques, câest-Ă -dire non fĂ©odaux, Ă juger en appel des juridictions seigneuriales, augmentant ainsi les prĂ©rogatives du contrĂŽle royal sur lâensemble du pays.14
Philippe Nemo pousse plus loin la rĂ©flexion en questionnant les motivations profondes des acteurs de la rĂ©volution papale. Il revient au rĂŽle du Christ qui expie lâhumanitĂ© de tous ses pĂ©chĂ©s :
Le Christ, en effet, expie alors quâil est totalement innocent ; il gagne, de ce fait, un infini de mĂ©rites â un âtrĂ©sor de mĂ©rites surĂ©rogatoiresâ comme on dira plus tard â dĂ©sormais disponible pour abonder la dette infinie rĂ©sultant du pĂ©chĂ© de lâhomme. Ainsi, le salut nâest plus une simple perspective : la grĂące de Dieu a Ă©tĂ© donnĂ©e. LâhumanitĂ© est dâores et dĂ©jĂ sauvĂ©e par le sacrifice du Christ.15
DĂšs lors, chaque action de lâhomme compte dans le bilan. Si celui-ci est dĂ©sĂ©quilibrĂ©, le purgatoire permettra Ă chacun de payer sa dette. La bonne action reprend donc de la valeur et devient mĂȘme un devoir. Or, pour accomplir ce devoir moral, lâhomme doit mobiliser son intelligence : sâorganiser, rĂ©flĂ©chir, et utiliser sa raison, y compris sa raison scientifique :
La civilisation sera dĂ©sormais une synthĂšse entre âAthĂšnesâ, âRomeâ et âJĂ©rusalemâ : les raisons scientifique et juridique seront mises au service de lâĂ©thique et de lâeschatologie bibliques, la foi se choisira comme moyen lâĂ©panouissement de la nature humaine rationnelle. LâAntiquitĂ© classique sâintĂ©grera complĂštement Ă lâimaginaire et Ă lâidentitĂ© des peuples chrĂ©tiens dâEurope, et câest cette synthĂšse, par laquelle sâĂ©labore un esprit ou Forme culturelle sans Ă©quivalent ailleurs, quâon peut dĂ©signer par le terme dâOccident.16
Mais lâhistoire ne se termine pas lĂ .
De la liberté intellectuelle à la liberté économique
Le dernier miracle Ă©voquĂ© par Philippe Nemo est celui de lâavĂšnement des libertĂ©s, qui arrivent à « amĂ©liorer le monde par la science et le droit ». Selon lâauteur, lâOccident a toujours Ă©tĂ© prĂ©curseur en termes de libertĂ© intellectuelle. Car aprĂšs tout « personne ne sait tout ».
Par consĂ©quent, si lâon emploie la force coercitive de lâĂtat (ou a fortiori celle de lâĂglise) pour imposer une certaine version de la vĂ©ritĂ©, on interdit aux autres de faire apparaĂźtre celle-ci et lâon bloque le processus de progrĂšs des connaissances. Au contraire, la libertĂ© de penser et de critiquer permet de remĂ©dier Ă la limitation intrinsĂšque de la raison humaine.17
Câest le pluralisme des opinions qui permet de sâapprocher de la vĂ©ritĂ©. Une thĂ©orie doit ĂȘtre rĂ©futable, câest-Ă -dire ĂȘtre lâobjet de plusieurs avis critiques afin dâen tester la validitĂ©. La vĂ©ritĂ© ne se rĂ©vĂšle que par le dĂ©bat, qui lui-mĂȘme nĂ©cessite la libertĂ© de penser et celle de sâexprimer. Câest la dĂ©marche scientifique par excellence profondĂ©ment ancrĂ©e dans la culture occidentale.
Les Occidentaux savent dĂ©sormais que lâhumanitĂ© peut et doit chercher toujours plus loin le Vrai et quâelle a devant elle un avenir indĂ©fini de dĂ©couvertes nouvelles18.
Lâautre libertĂ©, câest la libertĂ© politique. Les dĂ©mocraties libĂ©rales sont elles aussi une spĂ©cificitĂ© de lâesprit occidental selon Philippe Nemo.
Câest que, comme la libertĂ© de penser, il prĂ©supposait les acquis civilisationnels lentement produits par les quatre Ă©vĂ©nements que nous avons prĂ©cĂ©demment dĂ©crits : la valeur de la personne (le principe dĂ©mocratique âun homme, une voixâ nâa de sens que dans une culture oĂč âun hommeâ veut dire : un ego irrĂ©ductible Ă tout autre), la valeur du droit (pas de constitutionnalisme lĂ oĂč nâexistent pas prĂ©alablement lâidĂ©e mĂȘme dâĂtat de droit, la prĂ©fĂ©rence pour les âvoies de droitâ, ainsi que la pratique du formalisme juridique, toutes idĂ©es rĂ©pandues en Europe sous lâinfluence des droits romain et canonique), enfin la conviction du caractĂšre essentiellement faillible de la raison humaine.19
Ce caractĂšre essentiellement faillible de la raison humaine est Ă la base de la libertĂ© politique. Si tout humain est faillible, il en est de mĂȘme pour le roi ou pour nâimporte quel gouvernant. Et donc de lâĂtat. Ce dernier est dĂ©sacralisĂ©, comme un Ă©cho Ă la sĂ©paration du spirituel et du temporel (« Rendez Ă CĂ©sar ce qui est Ă CĂ©sar, et Ă Dieu ce qui est Ă Dieu » disait JĂ©sus). Cette dĂ©sacralisation est le terreau sur lequel prospĂšrent les dĂ©mocraties libĂ©rales. A contrario, selon Philippe Nemo, ceux qui souhaitent « re-sacraliser » lâĂtat pour « un avenir meilleur » tombent bien souvent dans lâautoritarisme (Maurras, ...) ou le totalitarisme (LĂ©nine, Staline...).
Ainsi, lâĂtat nâest lĂ©gitime que sâil ne prĂ©tend plus ĂȘtre un absolu et sâil se contente dâun statut instrumental. Telle est la matrice de la dĂ©mocratie.20
DerniĂšre libertĂ©, celle des Ă©changes Ă©conomiques. Selon lâauteur, la libĂ©ralisation Ă©conomique et lâautorĂ©gulation constituent le moyen le plus efficace de crĂ©er de la richesse et de sortir les populations de la pauvretĂ©. En bon auteur libĂ©ral, Nemo nous dit que câest plus lâordre spontanĂ©, contraire Ă toute planification centralisĂ©e plutĂŽt que lâaction de lâĂtat, qui est Ă lâorigine de la rĂ©volution industrielle partie dâEurope pour arriver en AmĂ©rique.
Câest en ce sens que, selon Hayek, lâOccident a trouvĂ© le secret dâun saut Ă©volutionnaire majeur dans les rapports que lâespĂšce humaine entretient avec la nature. LâĂ©change, en effet, suppose des rĂšgles de juste conduite morales et juridiques : non seulement un droit commercial rĂ©glant lâĂ©change Ă©conomique lui-mĂȘme, mais plus gĂ©nĂ©ralement, un droit civil garantissant la propriĂ©tĂ© privĂ©e et rĂ©glant les contrats, un Ătat-arbitre effectivement neutre, capable de dire le droit et de rĂ©primer efficacement les dĂ©linquances.
En somme, selon Philippe Nemo, toutes les formes de liberté ont trouvé en Occident le terreau le plus fertile.
Conclusion
Alors, quâest-ce que lâOccident ?
Philippe Nemo nous dit que ce sont les peuples dont la culture ont connu les cinq Ă©vĂ©nements quâil dĂ©crit : lâinvention de la citĂ©, de la libertĂ© sous la loi, de la science et de lâĂ©cole par les Grecs ; lâinvention du droit, de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, de la personne et de lâhumanisme par les Romains ; la rĂ©volution Ă©thique et eschatologique de la Bible ; la rĂ©volution papale du XIĂšme-XIIIĂšme siĂšcle et enfin le dĂ©veloppement de la dĂ©mocratie libĂ©rale. En prenant cette dĂ©finition restrictive, lâOccident se rĂ©duit Ă lâAmĂ©rique du Nord et Ă lâEurope occidentale et aux territoires quâils administrent ou ont administrĂ©s, comme lâAustralie ou la Nouvelle-ZĂ©lande.
Le monde sâĂ©tant occidentalisĂ© plus que le contraire, dâautres peuples sâen sont rapprochĂ©s sans en faire partie complĂštement comme lâAmĂ©rique latine ou le monde orthodoxe. On peut ne pas ĂȘtre dâaccord avec lâessayiste, trouver son analyse trop eurocentriste, mais dans les faits sa dĂ©construction rejoint notre intuition.
Cette dĂ©limitation gĂ©ographique est secondaire Ă mes yeux, car ce qui me frappe Ă nouveau, câest que lâHistoire est moins une succession de dates quâun processus continu. Ou plutĂŽt, comme la fresque de RaphaĂ«l, une matriochka (poupĂ©e russe21) oĂč chaque Ă©vĂ©nement dĂ©cisif nâa comme unique destin que de se retrouver avalĂ© par un nouveau tournant de lâHistoire.
La dĂ©mocratie libĂ©rale avale la rĂ©volution papale, qui avale elle-mĂȘme le droit et lâhumanisme romains qui avalent eux-mĂȘmes le miracle des citĂ©s grecques. Avaler et non dĂ©vorer car chaque Ă©tage suppose celui du dessous. Ces Ă©vĂ©nements et leurs consĂ©quences sont toujours si prĂ©sents que nous les avons oubliĂ©s.
Ils ont pour nous lâĂ©vidence du soleil qui se lĂšve.
Cet article analyse brillamment ce tableau : https://vincentkjoly.com/lecole-dathenes-raphael
Philippe NEMO, Quâest-ce que lâOccident, Paris : Ă©ditions Presses Universitaires de France, 2004, p. 9.
Ibid., p. 7.
Jacqueline DE ROMILLY, Pourquoi la GrÚce ? Paris : éditions Le livre de Poche, 1994.
Philippe NEMO, Quâest-ce que lâOccident, Paris : Ă©ditions Presses Universitaires de France, 2004, p. 16.
Ibid., p. 15.
Ibid., p. 25.
Ibid., p. 29.
Cette citation et la suivante, Ibid., p. 30 et 31.
Ibid., p. 35.
Ibid., p. 41.
Le droit des autorités catholiques.
Ibid., p. 49.
Ibid., p. 49.
Ibid., p. 63.
Ibid., p. 71.
Ibid., p. 73.
Ibid., p. 77.
Ibid., p. 80.
Ibid., p. 95.
Je vous aide Ă impressionner vos amis lors de vos nombreux dĂźners mondains. Câest aussi ça Morale de lâHistoire.





VoilĂ , une newsletter intĂ©ressante, bien qu un brin trop longue dans son Ă©tude de l occidentalisation. Lecture a refaire plusieurs fois pour tout mettre bout Ă bout, comprendre et integrerđj' ai bien aimĂ©, la multitude de points historiques qui ont nourri ma culture gĂ©nĂ©rale. Merci pour cet Ă©critđ