7 Commentaires
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Avatar de Bel Esprit Letter

Ce passage sur les trois legs de la Méditerranée, Rome, le christianisme et la Grèce, éclaire une question que je me pose souvent en travaillant sur des carnets pédagogiques consacrés au patrimoine français, celle de transmettre à un enfant cette idée d'un esprit européen qui n'est ni un lieu ni une langue, mais une tension entre plusieurs héritages. La citation de Valéry sur les civilisations mortelles trouve un écho particulier dans la manière dont les programmes scolaires français ont, au fil du vingtième siècle, retenu ou laissé de côté ce texte selon les époques, ce qui en dit long sur la fragilité de la transmission elle-même.

Avatar de Silski

Quelle actualité que les propos de Valéry .

Avatar de Fragments de Robustesse

Brillant, merci à vous et Valéry

Avatar de DjRa

Paul Valéry était peut-être trop immergé dans la pensée de son temps pour avoir compris que la source du déclin de l'Europe se trouvait en grande partie dans le développement des théories racistes au 19ème siècle, elles trouvant leur source dans l'esclavage des Noirs.

Les théories racistes ont servi de catalyseur majeur à la militarisation de l'Europe et aux rivalités coloniales.

Elles ont produit un cadre de pensée où la guerre n'est plus un outil politique au service des États mais un impératif biologique de survie.

Par rapport à la pensée de Paul Valéry, Grecs et Romains n'avaient rien à envier en terme de brutalité et d'esclavagisme.

Mais ils ne raisonnaient pas en termes raciaux.

Des familles nobles romaines pouvaient nouer des alliances matrimoniales avec des familles nobles des peuples conquis, ce qui facilitaient les rapports.

Alors que les familles nobles européennes n'ont quasiment jamais passé d'alliances matrimoniales avec des équivalents des colonies.

L'édit de Caracalla, qui accorda la citoyenneté romaine aux hommes libres de l'Empire, était impensable dans les colonies européennes.

Les Algériens ont eu la nationalité française, mais jamais la citoyenneté française, c'est-à-dire droit de vote et possibilité de participer aux prises de décision. Et il n'a jamais été question de la leur accorder.

Dans ces conditions, il était illusoire d'attendre de l'Europe un futur empire romain reignant sur le monde pendant des siècles.

Avatar de Arnaud

Je plussoie. Brillant et instructif.

Une question car je ne connais pas bien Valery mais je vais le lire du coup.

Comment voit il les nations au sein de l’Europe ?

Car la construction actuelle est aux antipodes de la liberté et de la richesse de l’esprit. Technostructure, réglements lois et dirigisme. Sans parler de la suppression lente mais constante de la liberté de s’exprimer sous couvert de nous « protéger ».

Je crois voir le régime derrière le mur de fer se mettre en place à l’ouest… sous la férule d’une allemande héritière d’une histoire peu ragoûtante.

Avatar de Alexandre Zermati - 📩 Histoire

Merci pour votre commentaire.

Je commence par une clarification de mon propos dans l'article. La pensée de Valéry m'inspire une réflexion sur la tentation des peuples eux-mêmes à se priver de liberté, en se donnant à des régimes d' « ordre » absolu ou de « désordre », totalitarisme hier, populisme aujourd'hui et demain.

J'en viens à votre question sur Valéry et la nation. Il regrette que l'Europe n'ait pas su, comme Rome avant elle ou comme Napoléon l'avait pressenti, se hisser au rang d'acteur mondial. Voici un passage de Regards sur le monde actuel, Note sur la grandeur et la décadence de l'Europe :

« L'Europe avait en soi de quoi se soumettre, et régir, et ordonner à des fins européennes le reste du monde. Elle avait des moyens invincibles et les hommes qui les avaient créés. Fort au-dessous de ceux-ci étaient ceux qui disposaient d'elle. Ils étaient nourris du passé : ils n'ont su que faire du passé. L'occasion aussi est passée. Son histoire et ses traditions politiques ; ses querelles de villages, de clochers et de boutiques ; ses jalousies et rancunes de voisins ; et, en somme, le manque de vues, le petit esprit hérité de l'époque où elle était aussi ignorante et non plus puissante que les autres régions du globe, ont fait perdre à l'Europe cette immense occasion dont elle ne s'est même pas doutée en temps utile qu'elle existait.

Napoléon semble être le seul qui ait pressenti ce qui devait se produire et ce qui pourrait s'entreprendre. Il a pensé à l'échelle du monde actuel, n'a pas été compris, et l'a dit. Mais il venait trop tôt ; les temps n'étaient pas mûrs ; ses moyens étaient loin des nôtres. On s'est remis après lui à considérer les hectares du voisin et à raisonner sur l'instant.

Les misérables Européens ont mieux aimé jouer aux Armagnacs et aux Bourguignons, que de prendre sur toute la terre le grand rôle que les Romains surent prendre et tenir pendant des siècles dans le monde de leur temps. Leur nombre et leurs moyens n'étaient rien auprès des nôtres ; mais ils trouvaient dans les entrailles de leurs poulets plus d'idées justes et conséquentes que toutes nos sciences politiques n'en contiennent. »

Donc disons pour conclure qu’il ne veut pas effacer les nations, mais combat une souveraineté trop rigide qui empêche l'union et ramène l'Europe à la seule dimension géographique de « cap ouest du continent asiatique », par manque de coopération des esprits.

Avatar de Arnaud

Merci. Passionnant. Hélas l’histoire est faite par les hommes que les peuples choisissent. On ne peut pas dire que les européens aient fait de bons choix depuis 40 ans.