Marc Bloch : Apologie pour l'Histoire ou métier d'historien
Partons à la rencontre de Clio.
« Papa, explique-moi donc à quoi sert l’histoire. » Ainsi un jeune garçon, qui me touche de près, interrogeait, il y a peu d’années, un père historien. Du livre qu’on va lire, j’aimerais pouvoir dire qu’il est ma réponse.1
La mythologie grecque donne le doux visage de la muse Clio à l’Histoire.
On la reconnaît à sa longue trompette (celle de la renommée) et à ses tablettes qui servent à transmettre et célébrer les actes de bravoure, les réalisations marquantes de l’humanité. Marc Bloch nous propose de partir à sa rencontre pour mieux la comprendre.
Rédigé pendant la première moitié de la Seconde Guerre mondiale, le livre que j’analyse aujourd’hui est un ouvrage inachevé qui semble toujours hésiter entre deux titres : Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien.
Inachevé car son auteur a payé de sa vie ses activités de Résistant ce jour de juin 1944 lorsqu’un officier de la Gestapo le fusille, avec quelques autres. Il laisse derrière lui des écrits à publier comme celui-ci. Mon choix s’est porté sur la version préfacée par le célèbre historien médiéviste Jacques Le Goff et retravaillée par Étienne Bloch, le fils de Marc.
Dans le premier chapitre, le médiéviste réfléchit à la nature même de l’Histoire.
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La graine et le terreau
Non, l’histoire n’est pas « la science du passé »2. À bien y songer, le passé en lui-même ne saurait constituer un objet scientifique cohérent. Des phénomènes qui n’ont d’autre trait commun que celui de n’être plus ne peuvent former la matière d’une connaissance rationnelle. Que dire alors ? Si tout ce qui fut doit tomber dans le champ d’étude de l’historien, faudra-t-il que celui-ci se penche sur les origines de l’univers ou sur la lente formation des continents ? L’absurdité saute aux yeux. Une telle définition ne résiste pas à l’examen. Il faut “décanter”.
Ce fameux décantage, Bloch l’illustre par l’exemple du comblement progressif du golfe du Zwin en Belgique. Au Moyen Âge, Bruges régnait en puissance commerciale sur l’Europe, reliée à la mer par ce golfe providentiel. Mais celui-ci, peu à peu, se combla par l’action des hommes. L’historien ne se soucie point des phénomènes géologiques en eux-mêmes, mais bien des interactions qu’ils nouent avec les sociétés humaines. Pour Bruges, les conséquences furent funestes : la ville perdit son accès à la mer, et ses quais, jadis grouillants de vie, s’endormirent lentement, entraînant dans leur sommeil l’économie tout entière. Le témoin de cette grandeur déchue se dresse encore de nos jours dans le silence mélancolique de ses canaux, comme un reproche adressé au temps.
Bloch en tire une leçon fondamentale : « l’histoire est la science des hommes »3. Elle ne s’intéresse aux phénomènes naturels que dans la mesure où ils concernent les hommes. Au pluriel, car l’humanité est diverse. « Science des hommes, avons-nous dit. C’est encore beaucoup trop vague. Il faut ajouter : “des hommes, dans le temps”4.
Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier.
Cette formule annonce déjà la critique que Bloch va déployer. Une critique de l’explication par les origines, cette singulière tendance à s’imaginer qu’on a pénétré l’essence d’un phénomène du seul fait qu’on en a découvert le point de départ. Et oui, connaître le gland ne suffit pas à comprendre le chêne (je vous laisse méditer là-dessus).
À quelque activité humaine que son étude s’attache, la même erreur guette toujours l’interprète : confondre une filiation avec une explication.5
Connaître l’origine d’un phénomène ne suffit pas à l’expliquer. Il faut comprendre le contexte dans lequel il prend sens. Le terrain où il s’enracine véritablement :
Un vieux proverbe arabe l’a dit avant nous : « Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. » Faute d’avoir médité cette sagesse orientale, l’étude du passé a été parfois discréditée.6
Ainsi, pour comprendre un phénomène historique, il faut d’abord étudier le moment où il existe. Le terrain propice à son émergence. Pas seulement ses origines lointaines. Car c’est bien le terreau qui fait croître la plante, et non la graine abandonnée à elle-même. Celle-ci peut dormir des siècles sans donner naissance à rien, si les conditions ne sont point réunies pour qu’elle germe.
Le présent et le passé
Bloch va plus loin. Pourquoi enfermer l’historien dans l’étude du passé et les sociologues, économistes ou politologues dans celle du présent ? Et d’abord, le présent existe-t-il ? Comme le disait Goethe : il n’y a « rien qu’un devenir ». À peine avons-nous parlé ou agi que nos paroles et nos actes « sombrent au royaume de Mémoire ».
Définir une période du « présent » par opposition au passé est arbitraire. Bloch raconte que son professeur de lycée disait : « Depuis 1830, ce n’est plus de l’histoire, c’est de la politique. » Cette frontière se déplace constamment selon les générations, l’évolution des techniques ou des idées. Mon passé n’est pas le vôtre.
Mais surtout, l’historien montre que le passé tire silencieusement les fils du présent. Ainsi, dans les campagnes du nord de la France, le dessin des champs frappe par son étrangeté. Des « lanières démesurément étroites et allongées » découpent le sol en un « nombre prodigieux de parcelles ». Ce parcellaire entraîne un « gaspillage d’efforts » considérable. Les agriculteurs perdent un temps précieux à traverser leurs minuscules bandes de terre. Les machines modernes peinent à manœuvrer dans ces espaces étriqués.
Cette armature remonte à des origines si lointaines que pas un savant, jusqu’ici, n’est parvenu à en donner un compte satisfaisant : les défricheurs de l’âge des dolmens y sont probablement pour davantage que les juristes du Premier Empire.7

Nous demeurons les prisonniers plus ou moins volontaires des actions de nos aïeux. « Celui qui voudra s’en tenir au présent, à l’actuel, ne comprendra pas l’actuel », écrivait Michelet.
La tête et le coeur
L’inverse est tout aussi vrai : celui qui s’enferme dans le passé ne le comprendra jamais vraiment. Bloch se souvient d’une conversation avec l’historien belge Henri Pirenne. Arrivé à Stockholm, ce dernier dit à Bloch :
Qu’allons-nous voir d’abord ? Il paraît qu’il y a un hôtel de ville tout neuf. Commençons par lui. Si j’étais antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie.8
Cette « faculté d’appréhension du vivant » est selon Bloch « la qualité maîtresse de l’historien »9. Elle ne s’acquiert que par « un contact perpétuel avec l’aujourd’hui ». Pour comprendre les morts, il faut d’abord connaître (et aimer ?) les vivants. Un document ancien peut vous raconter les guerres entre deux peuples ou les horreurs des champs de bataille. Mais vivre comme Bloch en tant que soldat dans les tranchées et ressentir la peur d’être tué, c’est comprendre l’Histoire “par le dedans”, dans sa chair. C’est passer par les mêmes émotions que les soldats de Philippe Auguste à la bataille de Bouvines ou ceux de Valmy. C’est pourquoi, il ne faut pas confondre historien et érudit.
L’érudit qui n’a le goût de regarder autour de lui ni les hommes, ni les choses, ni les événements, méritera peut-être, comme disait Pirenne, le nom d’un utile antiquaire. Il fera sagement de renoncer à celui d’historien.
L’histoire n’est pas une science que l’on pratique sous cloche. L’étudier est un autant le travail de la tête que du coeur. Car on ne saisit bien les passions des morts qu’à condition d’avoir éprouvé celles des vivants.
Conclusion
Marc Bloch nous propose une définition vivante de l’histoire loin d’être pour lui une simple collection poussiéreuse de dates, de guerres et de batailles.
La fonction de l’historien est de comprendre. En bon enquêteur, il doit être rigoureux comme le savant et sensible comme l’homme ou la femme qui a vécu, souffert et aimé parmi ses semblables. Il doit s’aider des lumières des autres disciplines comme la sociologie ou l’économie pour revivre une période et s’approcher de la vérité d’un moment.
Charge à lui d’organiser le dialogue entre aujourd’hui et hier afin d’éclairer le passé et donner du sens au présent.
Semblable à deux miroirs que l’on disposerait face à face et qui se renverraient leur image à l’infini.
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Alexandre
Marc BLOCH. Apologie pour l’Histoire. Paris : Dunod, 2001, p. 49.
Cette citation et la suivante : Ibid., p. 69.
Ibid., p. 74.
Ibid., p. 73.
Ibid., p. 83.
Ibid., p. 89.
Ibid., p. 93.
Cette citation et la suivante : Ibid., p. 94.
Ibid., p. 95.






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