De l'URSS à Poutine : ce que Revel avait compris dès 1983
Relire le philosophe en pleine guerre d'Ukraine
Il faut se rappeler de ce qu’était le régime soviétique
Nikolaï Getman a risqué sa vie pour cela. L’artiste ukrainien a passé plus de 8 ans au Goulag après avoir été arrêté parce qu’un de ses camarades caricaturait Staline sur du papier à cigarette. À sa sortie, il documente ce qu’il a vu en 50 tableaux aujourd’hui exposés à la fondation des Victimes du Communisme à Washington. Dans l’un d’eux, des officiers fouillent arbitrairement un bâtiment du Goulag et découvrent un recueil de poèmes d’Essenine1. Que va-t-il se passer ensuite pour les prisonniers ? Sûrement quelques années supplémentaires dans le camp, et l’incertitude grandissante de pouvoir en sortir vivant.
Pourquoi relire Jean-Fraçois Revel en 2026 ?
Comment les démocraties finissent, publié en 1983, est une formidable grille de lecture de la Russie soviétique mais aussi de celle de Poutine. Les dynamiques que Revel observait face à l’URSS se répètent aujourd’hui, ce qui valide son diagnostic tout en éclairant notre présent.
Au début des années 80, Revel, alors directeur de L’Express, avait tout compris de la dynamique des démocraties face à la menace soviétique. Le titre de son livre peut surprendre aujourd’hui que nous connaissons la suite de l’histoire. Mais rappelons le contexte : dans les années 70, l’URSS semble plus puissante que jamais, les États-Unis sortent affaiblis du Viêt-Nam, et Moscou multiplie ses alliances en Afrique, en Amérique latine et en Afghanistan. Pour les Occidentaux, l’URSS prend l’ascendant sur le monde libre.
En relisant Revel ces dernières semaines, j’ai eu l’impression de revivre les années qui ont précédé la guerre d’Ukraine : même stratégie russe, mêmes réactions pusillanimes des démocraties européennes au début du conflit. Ce parallèle révèle quelque chose de structurel dans la manière dont les démocraties perçoivent la menace, ou refusent d’y répondre au moins dans un premier temps. C’est ce que Revel avait diagnostiqué avec lucidité.
Archipel démocratique contre bloc totalitaire
La démocratie selon Revel est un accident. À la table du jeu démocratique s’invitent des ennemis intérieurs et extérieurs : la part de la population qui la refuse, et les régimes étrangers qui souhaitent son trépas.
« La démocratie est en effet ce régime paradoxal où est offert à ceux qui veulent l’abolir la possibilité unique de s’y préparer dans la légalité »2, nous dit Revel.
Ces ennemis désignent l’Occident comme le coupable idéal de tous les malheurs du monde, ce que Revel appelle « l’industrie de la faute ». Face à cela, les démocraties se montrent complaisantes envers leur bourreau potentiel, jusqu’à s’attribuer des péchés qu’elles n’ont pas commis3.
Mais qui devons-nous redouter le plus, de l’ennemi intérieur ou extérieur ? Vu de l’intérieur, les démocraties ne sont pas devenues totalitaires, contrairement à certaines lectures pessimistes de Tocqueville qui anticipaient un despotisme mou plutôt qu’une dictature dure. Chaque groupe y revendique pour lui-même ; l’État, débordé par les demandes, s’en trouve plutôt affaibli que renforcé. Les cultures « se côtoient sans se fréquenter » : l’opinion publique n’est pas un continent mais “un archipel” nous dit le philosophe. Et cet archipel, paradoxalement, nous protège de l’ennemi intérieur, dilué dans le magma démocratique.
Car cette société produit sa propre dynamique : une « machine à résoudre des problèmes », nourrie par le progrès économique. Les sociétés totalitaires, à l’inverse, étouffent l’opinion publique et remplacent le progrès par la conquête territoriale. Plus de dépenses militaires, moins de progrès, ce qui fait de l’ennemi extérieur l’adversaire le plus dangereux.
Face à cette menace, les démocraties vacillent, de peur de paraître provocantes. Revel cite le penseur tchèque Karel Kosík : « Dans le jeu politique, le vaincu est celui qui se laisse imposer l’attitude d’autrui, et qui juge ses propres actions avec les yeux de l’adversaire. »4 À l’aube des années 80, cette menace s’appelle l’URSS.
Volonté de négocier contre expansionnisme guerrier
Le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski proclame l’état de guerre en Pologne pour étouffer Solidarność, le syndicat de Lech Wałęsa qui comptait déjà 10 millions de membres5. Communications coupées, frontières fermées, dirigeants embastillés. L’administration Reagan décrète immédiatement des sanctions économiques. Les Européens, eux, se montrent bien plus pusillanimes : Mitterrand se contente d’exprimer « sa réprobation ». On imagine l’effroi sur les visages des dirigeants soviétiques.
L’arme économique était pourtant la seule possible : intervenir militairement en Pologne aurait fait des démocraties l’agresseur au regard du droit international. Pendant ce temps, l’expansionnisme soviétique crée sa propre dynamique, chaque territoire conquis désignant le suivant comme nouvelle menace à vassaliser.
Alors que Moscou renforce son arsenal, en partie grâce aux crédits occidentaux, les Européens sous-investissent dans le leur, de peur de paraître menaçants. La Détente initiée par Nixon (accords SALT de 1972, conférence d’Helsinki entérinant les frontières issues de 1945, collaboration commerciale Est-Ouest surtout favorable à l’Est) fut très appréciée par le régime soviétique, et l’on comprend pourquoi. Mais « l’inconvénient est que tous ces traités, qui sont aux yeux des Occidentaux le dôme de la stabilité, constituent pour les communistes le tremplin de la déstabilisation. »6
Jean-François Revel revient sur ce point dans cette archive télévisuelle :
Kissinger lui-même, qui en fut pourtant l’un des architectes, qualifiera la Détente d’après le Watergate de « conviction béate et simplette de pouvoir surmonter tous les différends avec les Soviétiques par la seule négociation »7. Cette lecture reste débattue, des historiens comme Gaddis y voient aussi des espaces de dialogue utiles, mais Revel, tout comme Reagan, estimait le bilan globalement négatif.
Pour “récompenser” l’indulgence des Européens à leur endroit, les Soviétiques déploient à la fin des années 70 des missiles nucléaires pointés vers l’Europe, sans pouvoir atteindre le sol américain, posant la question du « découplage » stratégique entre Européens et Américains. Une partie de l’opinion publique manifeste, non contre les missiles russes qui peuvent les cibler, mais contre les Pershing II que l’OTAN déploie en réponse à la menace soviétique et qui sont pourtant destinés à les protéger.
Revel en conclut qu’il est contre-productif de négocier avec un bloc qui ne se sert des traités que pour endormir son adversaire.
Division politique contre opportunisme stratégique
Comme aujourd’hui, le récit russe d’alors voulait faire croire à une menace d’invasion occidentale.
« Aucun État, aucun empire, depuis que le monde est monde, n’a connu l’invulnérabilité absolue. Mais aucun n’en avait conclu, avant l’empire soviétique, à son droit de s’approprier toute la planète pour se sentir enfin l’esprit en repos. »8
Les dirigeants soviétiques, comme leurs héritiers russes, n’aiment leur pays qu’en crue, débordant vers les territoires frontaliers. Le socialisme étant un désastre économique, il ne peut se prétendre le meilleur des systèmes qu’en étant le seul, d’où la stratégie constante de noyauter les révolutions naissantes, à Cuba, au Vietnam ou en Afghanistan, en brandissant au besoin le flambeau de la paix.
Les Soviétiques excellaient dans l’art de transformer la lutte pour la paix ou contre le racisme « en instruments de combat au service de l’expansion totalitaire »9. Face à cela, les démocraties se montrent divisées : le retrait du commandement intégré de l’OTAN par de Gaulle en 1966 en est un exemple, que Brejnev lui-même salue en 1967 comme un « affaiblissement de la position des Américains en Europe ».
Enfin, les Soviétiques maniaient aussi la désinformation avec un avantage structurel. Si Churchill parlait de rideau de fer, Revel évoque un « miroir sans tain derrière lequel on voit sans être vu » : les démocraties, par leur liberté même, offrent un terrain poreux aux fausses informations. L’image des pays socialistes s’en trouve blanchie, celle des démocraties noircie, d’autant que la guerre, quand elle est menée par une démocratie, fait l’objet d’une couverture médiatique totale, contrairement aux guerres soviétiques en Afghanistan ou ailleurs.10
Conclusion
On ne donne pas cher de la peau des démocraties en lisant ce livre. Et pourtant, c’est bien l’URSS qui s’est effondrée. Revel a-t-il eu tort ? Je ne crois pas : il a documenté avec rigueur une dynamique pour conclure que la Détente était une erreur, rejoignant le diagnostic posé par l’administration Reagan. La suite est connue : la Guerre des étoiles, cette course aux armements que l’économie soviétique ne pouvait plus soutenir, a précipité l’effondrement du système le 8 décembre 1991.
Je me souviens de cette interview de Richard Nixon, quelques semaines après la fin de l’URSS :
« On dit que la Guerre Froide est terminée et que nous avons gagné. C’est à moitié vrai. Car si le communisme a perdu, les idées de la liberté sont en train d’être testées par les Russes. Si cela ne se passe pas bien, il ne faut pas s’attendre à un retour du communisme, mais plutôt à celui du despotisme. »11
35 ans après, la clairvoyance de l'ancien président fait mouche. Nous faisons face à nouveau à un État menaçant, animé par la même vision guerrière, utilisant les mêmes stratégies. Et si aujourd'hui la guerre économique et technologique que mènent les Ukrainiens, aidés finalement par les autres démocraties, peut, comme en 1991, faire vaciller ce régime, c'est qu'au fond, les régimes totalitaires ne meurent pas de leurs guerres : ils meurent de leurs économies épuisées à les financer faute d'une victoire rapide. Revel l'avait compris : on n'arrête pas un système qui ne vit que de conquête en négociant avec lui, mais en lui retirant les moyens de conquérir.12
Sergueï Essenine (1895-1925) n’était pas officiellement censuré sous Staline, mais la possession et la circulation non autorisée de tout imprimé dans le Goulag constituait une infraction.
Jean-François Revel, Comment les démocraties finissent, Paris, Grasset et Fasquelle, 1983, p. 12.
Ibid., p. 17.
Ibid., p. 78.
Wałęsa et les dirigeants de Solidarność auront leur revanche : Wałęsa devient président de la République polonaise en 1990.
Ibid., p. 105.
Paraphrase de la pensée de Kissinger telle que rapportée par Revel (ibid., p. 120), non une citation directe.
Ibid., p. 133.
Ibid.
Sur ce point, la situation a changé.
Sur la manière dont les erreurs des démocraties face à la Russie répètent les schémas de la Guerre froide, voir Anne Applebaum, La grande illusion (2024), qui actualise précisément le diagnostic de Revel avec des données contemporaines.



J’ai des doutes quand à appliquer le passé sur le présent , il peut nous éclairer mais la situation est totalement différente.