Civilisation : un héritage sans testament
Ce que nous dit Braudel sur la nature de la civilisation
Bonjour à tous,
Avant de passer à l’édition du jour, j’ai un service à vous demander.
Écrire sans connaître ses lecteurs, c’est un peu comme parler dans le noir. Je sais que vous êtes là, les chiffres me le disent, mais je ne sais pas grand-chose de vous. Qu’est-ce qui vous a amené ici ? Qu’est-ce que vous aimeriez lire dans les prochains numéros ?
Deux minutes suffisent pour répondre à cette courte enquête. Vos réponses compteront beaucoup. Et n’oubliez pas : un lecteur qui répond, c’est un auteur qui progresse.
Le sondage est anonyme.
Merci aux répondants et bonne lecture,
Alexandre
L’artiste Thomas Cole peint entre 1833 et 1836 une série de cinq tableaux illustrant la naissance, l’apogée et l’inévitable déclin d’un empire. Il nous plonge d’abord au cœur d’un environnement à l’état sauvage où l’homme, sans doute nomade, est encore peu présent. Puis il représente dans une seconde œuvre l’harmonie entre les premiers habitants sédentaires et la nature. Ensuite, le petit village se transforme en une ville magnifique, digne de la Rome antique, fourmillante de vie avant d’être saccagée par ce qu’on devine être des barbares. Détruite, la ville laisse sa place à la désolation, si proche de l’état sauvage du premier tableau. Thomas Cole nous raconte l’histoire d’un empire. On peut aussi y voir la grandeur et la déclin d’une civilisation.
Je suis revenu dans les numéros précédents sur l’histoire de la civilisation occidentale grâce à Philippe Nemo, et sur celle, si proche, des libertés grâce à Pierre Manent. Je vous propose de continuer à creuser notre sillon dans la terre meuble et jamais aride de l’histoire en revenant sur la notion même de civilisation, ce concept essentiel qui, à la faveur de l’actualité, fait son grand retour dans le monde intellectuel. Hélas, trop souvent pour qualifier de bien sombres phénomènes : le choc des civilisations1 dans le domaine géopolitique, ou encore la décivilisation, terme emprunté à Norbert Elias2, qui qualifie la hausse des actes violents dans notre société. Mais au fond, de quoi parle-t-on quand on évoque ce mot ? Le vocabulaire est toujours plus riche de sens, de vérités et de malentendus qu’on ne le pense.
Qui pour nous aider dans cette tâche ?
Fernand Braudel consacre le premier chapitre de Grammaire des civilisations3 à cette question. Braudel, c’est le grand historien de la seconde moitié du XXᵉ siècle qui aimait nourrir son analyse avec de la sociologie, de l’ethnologie, de l’économie ou encore de la géographie. Autant dire qu’on lit avec autant d’intérêt que de plaisir (le monsieur a du style) un texte qui tire de ses idées claires la puissance de la concision.
Survivre
Ce n’est qu’à l’époque des Lumières qu’apparaît le concept tel que nous le comprenons aujourd’hui. Plus précisément, c’est Victor de Riqueti, père du célèbre Mirabeau, qui l’évoque dans son Traité de la population rédigé en 1756. De cette origine, nous commençons à comprendre que la civilisation est le contraire de la barbarie. Le mot se répand en Italie et en Allemagne, puis dans toute l’Europe. Il désigne à la fois les valeurs de l’esprit, comme les sciences ou les arts, et les valeurs matérielles, comme les routes ou les constructions. Grâce aux anthropologues anglais comme E. B. Tylor (Primitive Culture, 1874), nous saisissons que la civilisation est le contraire de ce qu’il appelle les « cultures primitives ». Nous y reviendrons.
Peu à peu, le mot devient pluriel : civilisation grecque, européenne, musulmane, chinoise, etc. Quelquefois, des fragments de l’une ou de l’autre s’exportent et prennent racine à l’autre bout du monde, comme celui de la révolution industrielle. Rien, pourtant, ne nous empêche de voir qu’il n’existe pas une seule civilisation, mais bien plusieurs. Qu’est-ce qui explique les différences entre les civilisations ?
Il y a d’abord l’espace. Comment dissocier la notion de civilisation de celle de la géographie ? L’homme ayant fait de chaque terre son royaume, il fait face à des situations différentes en fonction du milieu qui l’entoure : reliefs, climat, végétation, faune. À chaque endroit sur ce globe correspondent des avantages et des inconvénients, des défis à relever pour tenter de vivre. Sculpteur obstiné de son environnement, il le modèle en fonction de ses souhaits et des contraintes que la nature lui réserve.
« Si l’homme relève le défi, sa riposte crée les bases mêmes de sa civilisation. »4
Ce que nous appelons civilisation n'est peut-être que le nom que nous donnons à notre façon d'apprivoiser le chaos.
Avancer
« Naturellement, le milieu à la fois naturel et fabriqué par l’homme n’emprisonne pas tout à l’avance dans un déterminisme étroit »5
, nous prévient Braudel. Car quelques humains regroupés sur un territoire forment un groupe, mais ne suffisent pas à faire civilisation. Encore faut-il que ces différents archipels partagent entre eux quelques traits culturels communs. Ainsi, les pays de l’Occident partagent une vision libérale de la société, aujourd’hui détachée de la religion et animée par l’amour des sciences. Cet esprit se retrouve aussi bien à Paris, Berlin ou Rome qu’à New York, Sydney ou Montréal, et ce depuis des siècles.
Ces valeurs ont-elles toujours été les nôtres ? Bien sûr que non. Car il y a un autre critère qui distingue une civilisation d’un autre groupement humain : sa capacité à évoluer. Au sein des « sociétés primitives », comme l’écrit Braudel, l’ordre est établi et ne change guère. Au sein des civilisations, c’est tout le contraire :
« Bref, les cultures primitives seraient le fruit de sociétés égalitaires, dont les rapports entre groupes sont réglés une fois pour toutes et se répètent, tandis que les civilisations se fonderaient sur des sociétés aux rapports hiérarchisés, avec de forts écarts entre les groupes, donc des tensions changeantes, des conflits sociaux, des luttes politiques et une perpétuelle évolution. »6
Les sociétés évoluent donc, aidées par les villes, ces laboratoires de la transformation à pleine vitesse qui sont la marque d’une civilisation. Ce mouvement permanent permet à cette dernière de rester en équilibre, comme un cycliste sur son vélo. Parmi ces changements, il y a ceux liés à l’économie.
Rappelons-nous que l’homme a longtemps été le moteur essentiel, voire unique, de la construction d’une civilisation, le seul outil productif de l’économie. Jusqu’au XIXᵉ siècle, les cycles démographiques alternaient périodes de disette, souvent dues à une population trop importante au regard de la production, et périodes plus confortables, survenant hélas après un événement meurtrier comme une guerre ou une épidémie. Les survivants pouvaient alors profiter d’une production en rapport avec leurs besoins. Mais la machine a remplacé, dans bien des cas, la force humaine. Et cela est dû, selon Braudel, à la notion de valeur de l’homme :
« L’histoire de l’Europe le montrera : cette valeur croissante de l’homme, la nécessité partant d’économiser sur son emploi ont permis l’essor des machines et des moteurs. »7
La Chine, pourtant scientifiquement avancée, ne prend pas immédiatement le tournant industriel, car les hommes, très nombreux, ne coûtent rien.
Durer
Que ce soit via le travail de l’homme ou celui des machines, les civilisations, créatrices de surplus, reposent aussi sur la capacité à redistribuer les richesses :
« En même temps que croît considérablement le nombre des hommes, les voilà, de plus en plus nombreux, appelés à participer à une certaine civilisation collective. Sans doute, le prix d’une telle transformation (inconsciente, cela va sans dire) a été très lourd socialement. Mais sa contrepartie s’affirme importante. Le développement de l’enseignement, l’accès à la culture, aux universités, la promotion sociale sont les conquêtes, lourdes de conséquences, du déjà riche XIXᵉ siècle. »8
À cela s'ajoutent les mentalités, que Braudel définit comme des valeurs fondamentales, des structures psychologiques peu communicables, mais qui distinguent les civilisations les unes des autres. Elles sont le sous-sol des civilisations : invisibles, mais tout repose sur elles. Ces mentalités sont peu sensibles aux atteintes du temps et s'articulent presque invariablement sur un autre trait fort de la civilisation : la religion.
« Presque toujours les civilisations sont envahies, submergées par le religieux, le surnaturel, le magique : elles y vivent depuis toujours, y puisent les plus puissantes mutations de leur psychisme particulier. »9
Les civilisations sont donc des continuités. Elles durent là où la plupart des événements et des hommes s’évanouissent dans la brume du souvenir. Parfois, malgré tout, événements et personnages se transmettent de génération en génération. Ce sont les « coordonnées » d’une civilisation. Ils s’appellent Aristote, Alexandre le Grand, Charles Quint, Raphaël, Léonard de Vinci, Don Quichotte, l’Iliade et l’Odyssée, ou encore la guerre de Troie. Ils sont là, au milieu d’une structure géographique, historique, psychologique, spirituelle et économique qui rechigne à être remise en question : « Pas de civilisation digne de ce nom qui n’ait ses répugnances, ses refus. » La civilisation, c’est ce qui « persiste à vivre en ne laissant que peu à infléchir ».
Conclusion
C’est ainsi qu’elle place chaque génération face à l’écrasante responsabilité de la transmission d’un monde invisible, qui pourtant se manifeste à chaque instant de nos vies. L'héritage d'une civilisation ne se mesure pas à ce qu'elle lègue, mais à ce que les générations suivantes choisissent de ne pas oublier. Si l'on en croit Hannah Arendt10, cette tâche est rendue plus difficile, la modernité ayant arraché la rampe qui reliait jusqu'ici passé et présent. C'est sans doute là que réside la véritable crise de la civilisation.
Comme l'écrivait René Char, « notre héritage n'est précédé d'aucun testament »11. Ce qui signifie aussi que chaque génération est libre de l'écrire à sa façon.
Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, 1996.
Concept initialement forgé par le sociologue allemand Norbert Elias pour qualifier les causes profondes de l’avènement du nazisme en Allemagne.
Ibid., p. 51.
Ibid., p. 50.
Ibid., p. 59.
Ibid., p. 62.
Ibid., p. 62.
Ibid., p. 67.
Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, « Folio essais », 1972.
Aphorisme cité par Hannah Arendt dans son essai sur la tradition et l’âge moderne, à lire dans La Crise de la culture.




Je trouve très belle l’idée que ce sont les défis relevés ensemble qui forgent les civilisations. Par ailleurs, j’adore le cycle de Thomas Cole. Je le consulte souvent pour me rappeler que tout a une fin, une sorte de memento mori à l’échelle d’une société 😊